Noël poupée russe

Numéro 173

18 décembre 2009 au 21 janvier 2010

Un texte de
Kim St-Pierre

Publié le 18 décembre 2009 dans
Récit, Société

Noël poupée russe

Noël se résume souvent à deux choses: remonter le moral des gens et détendre l’atmosphère. Kim St-Pierre se débrouille assez bien dans ce récit de Noël en trois temps.

Je suis en deuxième année de primaire, c’est les vacances d’hiver.

Ma mère et moi, on déménage. Comme je n’ai que 8 ans, je ne comprends pas que je ne reverrai jamais le chum de ma mère, que j’appelle «beau-papa» depuis 3 ans, je ne comprends pas que la distance St-Jérôme-Boisbriand ne se fait pas en vélo et que ça veut dire que je devrai me faire de nouveaux amis, je ne comprends pas que ma mère est en peine d’amour.

Non. Je me demande surtout comment le père Noël va me retrouver puisque je change d’adresse quelques jours à peine avant Noël et qu’on a ni cheminée ni sapin dans cette nouvelle maison!

En plus, ma mère devient super exigeante et m’oblige à l’aider à défaire les boîtes… quand tout à coup! Au même endroit, sans aucune subtilité, se trouvent tous les cadeaux que j’ai demandés au père Noël. Me revient en tête l’insistance avec laquelle ma mère avait cherché à me faire cracher le morceau cette année. Merde! Je referme la boîte et fais comme si je ne l’avais jamais vue.

Le 23 décembre en après-midi, on monte un sapin et le 24 au matin, je déballe tout ce que j’avais trouvé dans la boite de carton. Je simule la surprise et la joie.

8 ans plus tard

Je suis en cinquième secondaire, c’est les vacances d’hiver. Premier réveillon où j’amène un copain à la maison. Ma mère s’amuse à raconter que j’ai cru au père Noël très longtemps.

Comme j’ai un peu honte devant mon nouveau chum, je démens les affirmations de ma mère. Sauf qu’elle insiste parce que ça les fait bien rire. Je suis donc obligée de raconter la fois où j’ai trouvé dans une boîte de déménagement tout ce que le père Noël devait m’apporter. Et comment, pour ne pas lui faire plus de peine, j’ai fait semblant et qu’en plus, je n’ai jamais joué avec ces cadeaux, par orgueil.

Je crée un malaise, mais ça passe encore. On ouvre les cadeaux. Mon chum qui a, soulignons-le, quatre ans de plus que moi, m’offre un toutou qui parle. Je simule la surprise et la joie.

Encore 8 ans plus tard

Je suis bachelière, c’est les vacances d’hiver. Pour faire changement, on mange des sushis pour le réveillon.

Ma mère a les joues roses et j’ai les dents mauves. On s’avoue que même si c’est original, c’est décevant de manger des sushis à Noël, c’est comme pas tout à fait Noël.

La conversation déboule et on rit du mauvais toutou que j’avais reçu de mon premier chum. Ma mère revient sur l’aveu que j’avais fait ce soir-là. Elle me décrit comment elle avait tout fait pour m’éviter le chambardement de la séparation et du déménagement dans nos quelques jours de vacances, sans briser la magie de Noël.

Elle m’avoue toute la fierté qu’elle avait quand en janvier, au retour au travail, elle disait à tous qu’elle avait réussi. Apprendre près de 10 ans plus tard que son opération avait été un échec et que je lui avais caché ça tout ce temps l’avait beaucoup déçue.

Ma mère croyait que j’avais entendu la vérité à l’école, par des enfants méchants, alors qu’elle avait brisé mon rêve d’enfance par une erreur de logistique. Elle crache la culpabilité qui l’assaille depuis.

Pour lui remonter le moral et détendre l’atmosphère, je lui raconte comment je n’ai jamais cru à la fée des dents parce que j’ai vu ma dent dans la poubelle de la salle de bain le lendemain matin où j’ai eu un dollar sous l’oreiller. J’ai fait semblant pour continuer d’avoir de l’argent.

Pour la première fois, je vois ma mère rire et pleurer en même temps.

À ce Noël-là, ma mère m’a offert des REER. Je n’ai pas encore osé lui dire la vérité à propos de ma réaction…


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