Nostalgiques de la nostalgie

Numéro 155

22 au 27 mai 2009

Un texte de
Évelyne Côté

Publié le 22 mai 2009 dans
Culture, Médias

Nostalgiques de la nostalgie

Je ne me souviens pas précisément à quel moment j’ai eu l’idée. Après une entrevue avec Rick Astley? Lors d’une critique sur l’affligeante popularité des reprises en musique? C’mon, la gang, Sylvain Cossette, il fait du surmenage.

Malgré que la nostalgie soit à la mode, les générations post-Internet ne seront pas (lire: moins) sujettes à la nostalgie. C’est une vérité: sur le web, on est de plus en plus appelé à créer, plutôt qu’à ressasser.

À force de nous faire gaver de notre propre jeunesse en séances photo rétro, en looks ironiques et en DVD remâchés, notre refus général de vieillir prend un tout autre sens que celui du pur hédonisme. A-t-on le temps, a-t-on l’espace pour s’intéresser à autre chose que ce que l’on connaît confortablement? L’Internet pourrait constituer cet espace.

Continuons donc sur cette belle lancée de disclaimers: s’agit pas ici de poser les «djeunes» en gang de consuméro-sanguinaires juste bons à piétiner à mort les belles valeurs du passé pour se procurer un nouveau X-Box. Puisque ceci poserait les trentenaires et plus en générations obtuses et aigries en plus d’être désespérément vieillissantes.

Aussi parce que si nostalgie égale émotion, émotion n’égale pas nécessairement nostalgie. On peut pleurer pour autre chose que les déconvenues d’Otchi ou de Rémi.

Je ne regrette rien

Générations, Internet, nostalgie: «le bon vieux temps» et autres «à mon époque» retentissent depuis que l’homme s’habille et se coiffe. Avant même, probable. Mais les baby-boomers ont certainement été les plus entreprenants dans l’épopée de la nostalgie humaine. Consumérisme aidant.

Oui, nos parents ont fait de la nostalgie un art de recyclage moite des jours heureux, de confortables moments même si factices, de pâle plénitude rassembleuse. De la maudite bonne job de production et de marketing, de la compile 50’s Rock à la revue musicale du Casino et aux énièmes tournées d’adieu des Azna, des Michèle, des Michel. Pluie d’applaudissements.

C’est bien correct de se rassembler pour s’émouvoir d’antan. Comme c’est bien correct d’user d’Internet comme simples outils d’archivage, de consultation d’info et de source d’images.

Mais l’Internet est devenu un lieu de création immense, immonde, grandiose et incontrôlable. Imaginez être né alors que tous vos faits et gestes peuvent être vus, à votre gré ou insu, comme ceux des autres. L’Internet comme outil de diffusion et de création, s’il dépasse l’entendement des plus âgés, devient une extension de soi naturelle pour les plus jeunes.

Cette identification continuelle, cette projection dans le monde via des choix qui n’ont plus grand-chose de virtuel, est extrêmement prenante. La fuite vers l’avant devient plus probable que celle vers l’arrière.

(OK, OK, vous entends-je-re: les sites hommage full d’Albator et de Lady Oscar abondent. Il m’arrive de les consulter moi-même, avec un vague à l’âme appuyé d’un sourire rassuré. Car je ne m’étais pas trompée: la musique est fabuleuse, l’animation stylée, les personnages parfaits, crevants, extatiques, porteurs d’un message!

On n’oublie jamais nos premières amours. Cela dit, c’est peut-être une affaire de scénario à la mode, de manœuvres émotionnelles versus visuelles, mais je doute que les adultes de demain se garrocheront sur le web, trémolos, pour revoir des épisodes des Power Puff Girls ou de Bob l’éponge.)

Postnoirceur

Je suis née en 1980. Quand l’Internet est venu se faire voir dans les chaumières québécoises, en tout cas la mienne, peut-être légèrement en avance par le truchement d’une mère programmeuse-analyste (elle a tout lâché après le bogue de l’an 2000, je crois qu’elle avait eu le sentiment de s’être fait avoir, trop en tout cas pour s’y dévouer totalement à l’époque), je trouvais ça un peu plate. Statique.

En 2009, j’ai 29 ans, et les ramifications du web m’explosent. Pas très envie de gratter mon bobo d’enfance dessus, finalement.

Je ne sais pas si un regard posé vers ce qui se dessine, sans qu’on sache trop ce que c’est, constitue nécessairement du progrès; mais c’est certainement mieux que de racheter une partie de son enfance-télé en coffret DVD?

Dernière nuance: l’appréciation de nos classiques, l’instinct du collectionneur qui recherche la rareté et l’authenticité, ainsi que la nostalgie des jours doux et mielleux de l’enfance, de l’amour qui naît, de rêves qui se bâtissent, ne disparaîtront pas.

C’est la reproduction massive qui ralentira. Les baby-boomers ont tant aimé leur jeunesse – et tant mieux, d’autant plus qu’avant c’était noir, et grandement à part de ça – car tout était à y faire, des cégeps à l’Expo.

On l’a ainsi refaite et emballée, pour la revendre et l’acheter. Et nous, on a fait pareil.

Je crois humblement que l’Internet, le plus vert et convivial des moyens de dire à date, ainsi que les générations qui viendront avec, n’auront plus ce besoin physique de reposséder.

Tout sera déjà là. Alors forcément, dans le domaine public et, doigts croisés, les produits de consommation, on pourra passer à autre chose.


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