J’ai dans la tête l’image de deux portes d’ascenseur qui se referment sur moi, à trois centimètres de mon lobe frontal. C’est le souvenir marquant qui me vient quand j’imagine le Japon. Deux portes en tapis corporatif qui coulissent l’une vers l’autre et s’embrassent au centre, m’enfermant dans leur cage beige, direction rez-de-chaussée.
Une nuit, mon ami Tak me demande, dans le futon comme ça à deux heures du matin, quel est le souvenir le plus marquant que j’ai de lui. La scène se construit tout de suite: c’est une île, Awaji; une nuit lourde de nuages noirs et de milliards d’étoiles; une falaise nue, en gros rochers blancs polis par les marées; un orage électrique rouge, teignant le ciel trop humide du mois d’août; le tonnerre, son grondement lointain se mêlant à celui des vagues nocturnes qui éclataient en bas; un arbre solitaire, dévêtu de ses feuilles par le vent et le sel, exposant sous la lune toute la beauté japonaise de ses courbes… et nous deux, nous deux au sommet, avec autour toute la puissance des éléments.
Nous étions des demi-dieux. Même la pluie s’était émue de notre idylle et n’osa pas s’approcher, si bien que cette nuit-là fut aussi blanche que la falaise. Awaji-shima. C’est mon souvenir le plus marquant de lui.
Dans son souvenir marquant de moi à lui, j’occupe le siège du passager, entre lui qui conduit et Morphée qui me berce. Il est tellement tard que c’est l’aube. Il me reconduit chez moi à Osaka. Après une demi-heure de silence, je tourne le dos à Morphée pour regarder l’Asiatique mignon qui pilote, et je lui déclare, comme ça: «Le Japon c’est pas la réalité. Ouais. C’est un rêve. Ni beau, ni mauvais. C’est juste un songe bizarre».
C’est après que j’aie dit ça qu’entrent en scène des policiers grisonnants et courbés, armés de l’autorité totale que procurent un képi bleu et un bâton en plastique rouge qui clignote dans le noir. Ces hommes de loi matinaux allèrent se planter en plein milieu du boulevard à six voies pour arrêter la circulation, qui était nulle a 5 heures du matin. Leur intervention, moins autoritaire que transpirant un grand respect terrifié, fut suivie de peu par l’arrivée d’une Mercedes.
La stupéfiante voiture éjecta sans préavis deux pépères à la peau toute rouillée et en complets impeccables, entourés de quatre colosses à lunettes fumées. Ils traversèrent la rue. Moment de tension. Enfin, les yakuza arrêtèrent de traverser la rue pour disparaître dans une ruelle de l’Asie, sous les néons empêtrés dans leurs fils électriques. Les policiers vraiment pleins d’autorité rétablirent la circulation comme si de rien n’était. Mais pendant le reste du trajet, les mains de Tak, crispées sur le volant, ne déblanchirent pas…
Et si ses mains serraient si fort, ce n’était ni de peur pour la mafia japonaise, ni de dégoût pour les policiers. En vérité, et ça il me l’a avoué en racontant ses souvenirs, ce soir-là à deux heures et demie du matin, dix mois plus tard, il serrait les poings pour refouler la peine, parce que moi, innocente voyageuse que j’étais, j’avais dit: «Le Japon c’est pas la réalité!». Et lui, natif de la terre du soleil levant, avait soudain eu peur que je ne le prenne pas, lui non plus, au sérieux… et que je m’en aille en ne gardant de lui que le souvenir vague du rêve de la nuit dernière. Il en tremble encore quand il y pense. Ce qui l’a marqué, lui, de moi, c’est une phrase.
Malgré tout ce que j’ai pu vivre et peu importe ce que j’ai pu dire, quand je pense au Japon et que je ferme les yeux, j’ai dans la tête l’image de deux portes d’ascenseur qui se referment sur moi à trois centimètres de mon lobe frontal. Parce que, quand elles roulent l’une vers l’autre, elles amincissent ainsi l’espace qu’il y a entre moi et l’univers robotique du travail. Jusqu’à ce que l’espace disparaisse. C’est à ce moment-là que j’expire.
Ffffffffffffffff.
Et ce soupir-là est le commencement de ma vie.
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