Nouvelle administration

Numéro 51

3 au 9 novembre 2006

Un texte de
Nadine Lizotte

Publié le 3 novembre 2006 dans
Fiction, Nouvelle

Nouvelle administration

Ça se voit tout de suite: elle est du genre à s’empêtrer les bottes dans les tapis les plus douteux, de ceux qu’on retrouve dans les chambres de motel du bout de la route, au nord du nord, TV câblée.

Des tapis aux bras grands ouverts, usés et piégés. Même pieds nus, y’a toujours un de ses talons aiguilles pour se coincer dans une ou deux fleurs imprimées.

Non qu’elle soit particulièrement maladroite, seulement, elle s’emballe, vite, parfois, le plus souvent ça lui passe, vite aussi. Mais toujours elle se lance, et pas à pieds joints s’il vous plaît, dans les histoires les plus tordues, avec les amis des amis des amis de ceux qu’il ne faut pas, surtout pas.

Ça lui assèche la patience et lui tord le sourire quand elle en cause.

Je crois même que ça lui dessine quelques rides et lui abime l’espérance de vie.

Elle en fait une spécialité, collectionne les drames, comme elle dit, en permanence sur le mode gestion de crise, panique à bord, dents serrés, doigts collés, palmés. Comme la babysitter des trois monstres du rez-de-chaussée. Comme les réparateurs de photocopieurs. Bourrage papier. Enfin, je suppose.

L’un chuchote à l’une qui en parle à l’autre qui le crie sur les toits et voilà que l’affaire se faufile, s’échappe, extravertie, sans se soucier de la fiabilité des sources.

Les drames ne sont pas très rigoureux intellectuellement, avec une sale tendance au raccourci. Face au doute, les explications bricolées, même un peu tordues, à moitié crédibles, sont toujours sur le dessus de la pile, facile à attraper. Et évidemment, les drames n’aiment pas être seul, n’aspirent qu’à étendre le groupe, multiplier les invités, et ça fait la queue à la porte, et ça passe le mot.

Il semble qu’ici les uns connaissent tous les autres et les autres, les uns. Son environnement est tellement étriqué, elle a parfois un peu de mal à respirer. Elle s’étouffe légèrement entre chaque gorgé. Et moi, incapable de me rappeler dans quel tirroir j’ai rangé mes mots les plus réconfortants, ma ventoline et les meilleures formules du courrier de Louise.

Sur toutes les lèvres: il paraît que et que, et apparemment.

Elle a bien essayé d’en refiler quelques-uns aux voisins: rien à faire, personne ne veut de sa collection de bordel à répétition. Même les drames en bon état, comme neuf, à peine utilisé, tout juste anticipé, pas moyen de les refourguer, malgré les deux pour un, les prix d’amis, les soldes de faillites, tout doit être liquidé, nouvelle administration.

J’ai bien failli craquer, en prendre quelques-uns. J’ai fini par dire non merci. On ne se connaît pas assez.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.