Omnikrom, le cul-de-sac

Numéro 58

22 décembre 2006 au 11 janvier 2007

Un texte de
Nicolas Langelier

Publié le 22 décembre 2006 dans
Culture, Musique

Omnikrom, le cul-de-sac

Bilan 2006: Musique: La fraude de l’année

Nicolas Langelier nous explique pourquoi, à son avis, la fraude musicale de l’année aura été l’engouement de certains hipsters pour Omnikrom. Controversé, pute!

Avertissement: ceci n’est pas un texte anti-hipsters (certains de mes meilleurs amis sont des hipsters, juré). Ce n’est pas non plus, en tant que tel, un texte anti-Omnikrom; il y a toujours eu de la mauvaise musique, et il y en aura toujours, et écrire un texte pour dénoncer un groupe médiocre serait aussi inutile que de rédiger un texte dénonçant la pluie.

Ce qu’il y a d’agaçant, dans ce que – toute chose étant relative – on peut qualifier de phénomène Omnikrom, c’est plutôt le mélange de ces deux choses: engouement des hipsters et médiocrité musicale.

Bien sûr, il n’y a rien de bien nouveau là-dedans: la musique pop a toujours été un cocktail confus où l’hyperbole, l’attitude et le look ont au moins autant d’importance que la musique elle-même. Un groupe pop est avant tout un miroir dans lequel on aime se regarder et se trouver beau, et il faut parfois un certain temps avant de se rendre compte que le miroir est en fait un couvercle de poubelle. Les exemples du genre n’ont pas manqué, au cours des vingt dernières années, de Sigue Sigue Sputnik à Electric Six.

Cela dit, j’ai quand même l’impression que la popularité d’Omnikrom constitue une sorte de nouveau creux, dans le genre. Du moins, c’est très certainement un précédent au Québec – ne serait-ce que parce que, jusqu’à il y a deux ou trois ans, le hipster québécois était par définition incapable de hyper un artiste musical d’ici.

Le hipster et Omnikrom

2006 aura été une grosse année, pour Omnikrom. Le groupe montréalais a lancé un deuxième mini-album bien accueilli par la critique, a donné de nombreux spectacles devant des salles remplies d’un curieux mélange de hipsters montréalais et de wannabe b-boys de la couronne Nord, a laissé sa marque sur plusieurs collaborations musicales (notamment le Chewing gum fraise de Numéro), et a réussi presque à lui tout seul (après un bon travail de défrichage par TTC, quand même) à introduire le mot pute dans le vocabulaire d’un nombre étonnant de jeunes filles de bonne famille.

Il est d’abord important, avant d’aller plus loin, de définir le hipster dont il est question ici. Éliminons sa variante anglo-montréalaise qui, de manière générale, ne comprend rien à Omnikrom («Des gars qui rappent mal et jouent au gangsta? Vous aimez ça? Vraiment?»). Éliminons aussi le hipster plus âgé, qui n’y voit aucun intérêt, à part peut-être comme munition pour faire fâcher Sophie Durocher. Le hipster-amateur-d’Omnikrom a donc entre 18 et 26 ans, environ, il est francophone, il est blanc, et il adore les choses ironiques.

Et pourquoi aime-t-il Omnikrom, malgré les rimes puériles, le flow douteux et l’aspect résolument rebutant des membres du groupe? J’ai passé une somme considérable de temps à poser la question autour de moi, cette année. Je l’ai posée à des gens dont le jugement est habituellement sûr: des journalistes musicaux, des animateurs de radio, de respectables amateurs de musique. Et la réponse qui est venue le plus souvent, après un inévitable moment d’hésitation qui en disait plus long que la réponse elle-même, aura été: «Je sais pas, c’est drôle…»

À propos de l’humour et des palettes drettes

L’espace me manque malheureusement pour énumérer ici toutes les manières avec lesquelles Omnikrom arrive à ne pas être drôle. Mais disons, pour résumer, qu’il n’y a rien d’intrinsèquement drôle dans le fait de jouer au wigger, pas plus que dans celui de prendre des poses de pimp, ou de dire des choses vulgaires. Pas, en tout cas, lorsqu’elles viennent de jeunes adultes (les critères de l’humour sont différents pour les jeunes enfants).

Il est souvent avancé que, dans le cas d’Omnikrom, ces choses-là atteignent un statut humoristique parce qu’elles sont présentées avec ironie, au second degré. Autrement dit, parce que les gars d’Omnikrom ne souhaiteraient pas vraiment devenir millionnaires, porter des beaux grills en diamant et viser notre visage, ce serait drôle de dire ces choses.

Juste deux remarques, à ce sujet:

1) Non, ça ne les rend pas drôles. Pour que ce le soit, il faudrait une étape de plus, un niveau qui permettrait de transcender le simple alignement de clichés. Comme, par exemple, Sacha Baron Cohen y arrive avec son personnage d’Ali G;

2) Est-ce que je suis le seul à penser que le supposé second degré d’Omnikron n’est pas très crédible, et que la prétendue ironie les aide plutôt à faire passer des choses qu’ils pensent vraiment, au fond? Il suffit en tout cas d’observer les spectateurs dans un show du groupe – ceux qui portent les mêmes T-shirts qu’eux, les mêmes palettes drettes, les mêmes airs de propriétaire de Honda Civic – pour se rendre compte qu’eux, du moins, sont loin de prendre tout ça au second degré.

Face à Omnikrom, le hipster est un peu comme l’enfant qui rit d’une blague racontée par un adulte, juste parce qu’il pense qu’il doit rire, même si, dans les faits, il n’a rien compris de la blague. Le hipster – qui, par définition, est toujours maladivement soucieux de son image – rit parce qu’il a peur qu’on pense qu’il n’a pas compris la joke.

La triste ironie, dans tout ça, étant bien sûr qu’il n’y en a pas, de joke. À part bien sûr sur le dos de celui qui achète un album d’Omnikrom, ou signe une critique élogieuse dans une publication reconnue.

Cul-de-sac

Ce sont des caractéristiques fondamentales de notre culture actuelle de mélanger les genres, de déconstruire les messages et les significations, de parodier afin de montrer l’absurdité de notre environnement culturel, et notre supériorité morale et intellectuelle face à celui-ci. Le postmodernisme, essentiellement, est la culture de l’inside joke, du clin d’œil entendu, wink wink. C’est la culture des Simpsons, des Invincibles, de Quentin Tarantino, de Douglas Coupland.

Omnikrom démontre comment cette culture est aujourd’hui dans un cul-de-sac. L’ironie est là (supposément), la parodie est là (supposément), le clin d’œil entendu est là (supposément, encore une fois), mais, au final, tout ça ne veut rien dire. Omnikrom n’a rien à dire. Omnikrom, c’est l’absence de sens incarnée, c’est la futilité en vêtements XL, des propos de cours d’école propulsés au rang d’objet culturel digne d’intérêt par des gens qui veulent tellement être dans le coup qu’ils sont prêts à tout (et reprendre à voix haute les propos infantiles d’un pseudogangster n’est pas le pire des abaissements, ici).

Est-ce trop demander que de vouloir autre chose, pour 2007? Un peu plus de sens, un peu plus d’authenticité, un peu plus de musique qui nous touche vraiment, plutôt que des sourires fake, de la stupidité, de la pollution culturelle, du monde qui se prend pour d’autre, ou essaient de nous faire croire qu’ils ne sont pas ce qu’ils disent qu’ils sont, ou whatever the fuck quoi? Juste un peu plus de beauté, juste un peu moins de merde? C’est ce que je nous souhaite, en tout cas.

Texte: Nicolas Langelier
Photo: Catherine Bélanger


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