Peindre la viande: Jean Dubuffet

Numéro 47

6 au 12 octobre 2006

Un texte de
Christophe Bernard

Publié le 6 octobre 2006 dans
Arts visuels, Culture

Peindre la viande: Jean Dubuffet

Il y a affluence fictive de bateaux inventés au Vieux-Port; la zone se fait toute pétulance.

Ce 29 septembre, le monde s’est levé en plein festival Artegonia: clairons! sabres! Je n’en aurais rien su sans cette bande passant au bas d’une télévision qui sévit chez ma sœur. La boîte qui fait du bruit m’informait de la visite posthume de Jean Dubuffet, en 200 pièces détachées.

Dubuffet a fait la peinture sans être peintre. Il est allé au Louvres pour sortir son calepin de sa peau et tracer un X en pesant fort. Dans le marbre, lui cherchait le bois. Il a cassé l’école, rentré chez lui, n’en a pas ramener les concepts mais l’image de la pierre, des poutres. Paris, c’est Breton et Cie, sans le pontificat surréaliste. Dubuffet voit brut comme l’Afrique. C’est l’art brut son truc magique.

L’art brut n’aime pas les messieurs maigres mais les bagarres écarlates, les enfants qui pensent, les injections tranquillisantes. Ça se fait entre ignares et maniaques.

L’œuvre vit dans ma psychose, classe 4, remarquable. On me parle de Rembrandt, je me tais et entrevois un trou au ciel, qui fuit sitôt vu. Dubuffet, lui, se plante longtemps à aimer les graffitis, les cailloux difformes, la langue incalculable des ivrognes. De l’œuvre sculptée exposons les copeaux, sans cloche au-dessus. À l’air libre, toutes fenêtres ouvertes.

Bran de scie

C’est 1942, dans tout Paris à la fois. Dubuffet range la cravate de commerce dans une boîte en carton et change ses belles chaussures. Fini d’être une locomotive, une devanture à magasin. Il mettra la matière au four cette année-là. Une moquerie traverse Saint-Germain-des-Prés. Ce sont-là barbeaux, le monde n’est pas si naïf.

New York absorbe le choc vrai. En Amérique, on ne fait pas l’art derrière ses lunettes, on le fabrique avec les chemins de fer. On a toujours besoin de nos Nègres.

Gallimard avait l’acuité nerveuse et prête à Dubuffet le Pavillon de l’art brut. Outre-atlantique se fonde une Compagnie, véritable usine annonciatrice de la Factory, sans junkies ni pédales. L’art brut multiplie les cellules d’un corps qui se répare.

Dubuffet pénètre alors les pores. Il peint ces Basquiat ou Haring sous le viaduc la nuit, qui y peindront eux-mêmes des signes de dollar. L’Europe s’apprête à comprendre entre deux clopes. Sonne l’orgue mou du Collège de Pataphysique. Les fondations se ramifient, partout des arbres. Dubuffet touche-à-tout touche à tout. Il y même aux presses des bouquins allégés de leur écorce et rugissant (Asphyxiante Culture).

L’artiste craque d’intelligence, commente sa mathématique avec l’âme du voleur. Dehors il pleut vert et jaune. Jaune comme le mécanisme minuscule d’une horloge paradoxale, qui ne donne l’heure qu’une fois enrayée.

Car faire l’art contre l’art, c’est encore beaucoup faire de l’art. Toucher l’art en le sciant à l’égoïne, c’est encore entrer, par la fente au côté, à l’Académie des Prud’hommes. On peut rentrer, à poil et en gueulant, dans les longues institutions. Parfois la porte nous suce un tantinet, et non l’inverse. C’est tout.

La terre glaise, ça sèche

La notoriété de Dubuffet se coule dans ce plastique qu’on moule aux pieds des professeurs avant de les lancer aux fleuves. La matière bout. Rouille et sable font fleur. On peint sur la pâte, sur les ailes, les canevas lourds et les chaises brisées. On cogne la couleur et mâche de la toile. On voit borgne. Le débris surgit nouveau, etc.

On n’avait jamais vu si simple scandale, provocation plus joueuse. La matière se reproduit: calques de rivière, copies du lichen, du bois en bois. Dubuffet, c’est manger avec les doigts. Exposons la glaise, avant qu’elle ne sèche surtout. Scrutez le métal qu’il se boursoufle. La recherche matiériste est une étude fragile.

L’Hourloupe balaie les portiques. La chambre se gonfle et s’humidifie. L’Hourloupe c’est la forme en marche du puzzle; la chambre, le Jardin d’Hiver. Bibelot sophistiqué demeure chat. Les journaux le matin, on les mouille et les malaxe et c’est la piñata. On fait l’art en cannibale, pour peindre cru sur de la viande en vie.

200 œuvres donc, Pavillon Jacques-Cartier. De la lithographie, de la sérigraphie. Des images de phénomènes, de flaques, de grains, des taches. Quelques sculptures; un long rouleau; plusieurs dessins au feutre, les plus beaux, qui cherchent à fuir cet endroit. Cet endroit rembourré de touristes effrayés d’étrangeté, piqués de stupeur à l’échine, sans comprendre que Dubuffet a mis l’art entre leurs grosses mains rouges.

Dans cet endroit, des acrobates, des acteurs peinturlurés nous accueillent dans un mauvais théâtre et font fla-fla. Ils hantent de pompe les allées. On entend des bruits qui coulent et du New Age, émerveillé devant les fautes d’orthographe aux murs. Si c’est cela s’approprier Dubuffet, laissons-le d’où il vient, dehors dans la boue claire.

Allez-y peut-être.
Sinon, regardez plutôt les champignons dans la terre bien grasse. Ça s’appelle Matière, Mouvement, Mémoire, jusqu’au 31 octobre.


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