Petite psycho-pop des papes du rap (2e partie)

Numéro 159

11 au 17 septembre 2009

Un texte de
Maître J

Publié le 11 septembre 2009 dans
Culture, Musique

Petite psycho-pop des papes du rap (2e partie)

Les rappeurs utilisent toutes sortes de métaphores et de doubles sens qui cachent parfois bien mal quelques-unes de leurs pulsions cachées… Maître J présente ses seconds éléments de psycho-pop des papes du rap: folie, réel et rapports buccaux.

Maître J nous propose de poursuivre ce qu’il a commencé ici en juillet. Deuxième partie d’une petite psycho-pop des papes du rap.

1. La valorisation de la folie.

«Get Crunk» (Lil’ John – crunk = crazy and drunk), «I’m so crazy» (Lil’ Wayne), «Let’s get retarded» (Black Eyed Peas), «Tell me when to go dumb» (E-40), «Get stupid» (Mac Dre)

On parle souvent de la déraison en lien à l’amour. L’évocation de la folie pour parler du sentiment amoureux remonte à Platon et n’a rien de spécifiquement hip-hop.

Ce n’est pas ce dont il s’agit ici. Il ne s’agit pas spécifiquement non plus, ici, d’évoquer la folie pour parler de la perte des inhibitions, ce qui est une thématique récurrente dans l’histoire de la musique, et dans l’art en général.

Ce qui est plus spécifique au hip-hop, c’est la fascination pour la folie en tant que telle.

On n’est pas fou de joie, on n’est pas fou de quelqu’un: on est fou tout court. On fait des folies, on passe pour des fous, on s’habille avec du linge qui ressemble à celui des gens qu’on enferme à clé: beaucoup trop large, souvent très coloré – facilement repérable.

Cela rapproche le discours de plusieurs rappeurs de la pensée de Michel Foucault.

La folie est vue de part et d’autre comme un contrepoids à la raison calculatrice, raison qui veut mettre le fou en cage, le fou qu’on veut comprendre et apprivoiser sous un microscope. Les rappeurs, comme Foucault, nous le crient: c’est justement là manquer la grisante démesure de la déraison – tout en jouvence.

L’humanité n’est pas peuplée de bons et de méchants. Les «fous» et les gens «sensés» se rendent mutuellement possibles.

2. Le souci du réel. Représente.

L’expression «keep it real» est l’une des plus communes dans l’histoire du rap, malgré qu’elle ait perdu en popularité ces dernières années.

Le sens premier est assez évident: si on veut rester «real», c’est qu’on veut éviter d’être «fake». On veut éviter de perdre de vue d’où on vient, qui on est, ceux avec qui on a grandi.

L’expression souligne l’importance de demeurer soi-même, même si on obtient un certain succès dans le milieu. Ça prend la forme d’un ordre. C’est quelque chose qu’on dit soit pour mettre en garde, soit pour formuler un reproche.

Certains diraient que si l’expression a perdu de sa popularité, c’est tout simplement que le hip-hop a été ravalé par une certaine machine de l’industrie de la musique, et les artistes encore «authentiques» sont devenus rares.

Soit.

Allons plus loin que ce sens premier. Plus fondamentalement, l’artiste hip-hop embrasse le réel dans son entièreté: le beau et le moins beau, le pur et le moins pur, le louable et le répréhensible.

C’est en ce sens qu’encore aujourd’hui, même si l’expression est moins utilisée, les rappeurs qui parlent de violence et de misogynie dans leurs chansons se défendront en disant en somme qu’ils ne sont que le miroir de la société qui les entoure (ou du moins d’une de ses parties, celle qu’ils connaissent mieux, diront-ils souvent).

Ils sont miroirs du réel – ils gardent ça réel («j’garde ça réal», dit le rappeur québécois Séba). Ils gardent le réel, au sens où ils sont protecteurs du réel. Ce souci du réel peut servir de leçon: tant pour les innombrables chansonniers niaisement utopistes que pour nombre de philosophes moralistes.

L’être est, le non-être n’est pas. Pass the beernuts.

Le souci du réel est parfois manifesté par la volonté de «représenter» son quartier, son pays – d’y rester fidèle. Le groupe cubain Orishas scande effectivement «Represent Cuba!», de même que Biggie Smalls rappe «Representin’ B.K. (Brooklyn) to the fullest». Toutefois, au-delà de ça, certains rappeurs ordonneront de «represent», tout court, sans qu’il s’agisse expressément de représenter quoi que ce soit.

«Represent» est titre de chansons de Nas et de MC Eiht, ainsi que le titre du premier album de Fat Joe, comprenant le titre «The shit is real». Au Québec, les Loco Locass crient «je représente rien pantoute!».

L’ordre de représentation sans élément représenté est l’une des choses les plus profondes du rap. C’est plus fondamental que l’authenticité à laquelle convie Heidegger, plus porteur que la liberté sartrienne.

Chez ces philosophes du siècle dernier, on prend soi-même la décision libre et consciente d’être soi, de se «réveiller» et de prendre les rênes de sa vie – mais est-ce vraiment possible?

À l’inverse, donner l’ordre de «représenter» tout court, de ne rien «représenter» en tant que tel, d’être soi-même donc, n’est-ce pas la seule voie de l’éveil du soi dormant?

En criant l’ordre de «représenter», on souligne la part essentielle d’altérité dans tout éveil, dans tout «retournement» de soi vers soi. On ne peut devenir soi-même tout seul – il faut se faire brasser, se faire remettre à sa place.

Représente!

3. L’obsession buccale.

«Put it in your mouth! I said your mothafuckin’ mouth!» (Akinyele), «We’ knee deep in coke, we keep weed to smoke» (Jay-Z), «I’m ‘a spit in ya’ face» (Lil’ Wayne), «Muggin’ in the club like they wanna do somethin’» (Xzibit)

Dans le rap, c’est par la bouche que tout passe.

Les drogues les plus en vue dans le milieu hip-hop, le cannabis et le crack, entrent par la bouche. L’acte sexuel privilégié est la fellation. Quand on rappe, on «spit» – on crache. On prend des poses avec la bouche de travers pour avoir l’air méchant («mean muggin’»).

Il y a également toute la mode des «grillz», ces bijoux qu’on porte dans la bouche, qu’on porte par-dessus les dents à la manière protecteur buccal, seulement doré ou platine.

Cette obsession témoigne à nouveau d’un genre de régression en enfance, régression au temps où le centre de la vie se trouvait dans le fait de sucer le sein maternel (ce qui va dans le même sens que le premier élément de ce petit essai, la métaphore du caca).

D’ailleurs, on souligne souvent assez pertinemment que la génération hip-hop en est une qui a grandi sans père, ce qui peut expliquer cette manifestation du lien obsessionnel qu’entretiennent les rappeurs avec le sein de leur mère (d’où aussi l’utilisation complètement abusive de l’expression «mothafucka» = fourreur de mère).

Le rap: 35 ans, toutes ses dents.

Lisez la Petite psycho-pop des papes du rap (1re partie).


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2 commentaires
  1. Véro says:

    Ça me donne envie de relire Érasme et l’éloge de la folie. Mais à bien y penser, je préfère ce condensé. Très intéressant tout ça!

  2. sososo says:

    Numéro 3: l’obsession buccale, la régression en enfance, avoir l’air méchant; hahaha, c’est bien vrai tout ça. Merci de l’info. Bon texte!

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