Petites notes, gamme d’émotions

Numéro 74

26 avril au 2 mai 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 26 avril 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Petites notes, gamme d’émotions

En pédalant, en arpentant les allées des épiceries à la recherche d’énergie consommable ou en me reposant sur une souche énorme, je prends des notes. Mentales surtout.

Mon pédalier n’apprécie pas le plateau du milieu. Il le saute, sans avertissement. Je tenterai d’ajuster mes vitesses. (Note mentale à moi-même: bonne chance.)

Tiens, ces sardines-là viennent du Portugal. Délicieuses, avec un petit goût méditerranéen. Je vais essayer de trouver la même sorte à Montréal. (Note mentale à moi-même: laver mon sac à dos, du jus de sardines a coulé.)

Je note aussi une certaine tendance chez les individus qui me saluent, à la sortie d’une courbe ou après un dépassement délicat. Ils conduisent tous des «minounes», souvent décorées d’autocollants anti-Bush et portent la barbe, les cheveux longs ou un foulard autour de la tête.

Tous les propriétaires de Westfalia m’envoient un signe de la main. Ou un petit coup de klaxon. (Note mentale à moi-même: inventer un klaxon gentil, qui pourrait émettre un son amical. Un genre de petite musique tannante mais sympathique, parce que le klaxon, règle générale, m’agresse. Quand l’automobiliste voudrait exprimer sa rage ou son mécontentement, il n’aurait qu’à appuyer sur le klaxon agressif. S’il voudrait saluer les cyclistes, les belles filles ou les marchands de crèmes glacées, il aurait le klaxon gentil.) (Autre note mentale à moi-même: il y a des problèmes plus importants à régler dans le monde…)
Les vrais

Il y a aussi les autres cyclistes. Les vrais. Ceux et celles qui n’ont pas de temps à perdre. Qui portent maillots, cuissards et lunettes Oakley. Eux, règle générale, n’ont pas le temps de me saluer. Ou bien ne me voient pas. Probablement à cause des lunettes. Ils gravitent dans un autre monde. Pas trop loin du mien, mais différent. Quand ils m’ont dépassé, je leur envoie la main. Ils ne le sauront jamais, et c’est probablement mieux ainsi. Ça pourrait les déconcentrer.

Les cyclistes qui portent des sacoches ont la jasette plus facile. Deux dames assez âgées m’ont dépassé. (Note mentale à moi-même: ne jamais traîner son orgueil en voyage, jamais.)

Elles m’ont invité à prendre un petit café au prochain village. J’ai accepté. J’ai pris un moyen café. J’ai adoré. Comme jaser avec deux tantes gentilles. On ne sait jamais ce que les cyclistes cachent dans leurs sacoches de voyages. Celles-là avaient pris soin d’y mettre leur plus beau sourire. Ça sert aussi à ça, des sacoches.

Je délaisse l’odeur de l’océan pour celle de la forêt. Une forêt d’arbres gigantesques. Des cèdres rouges qui me font rougir de gêne, par leur seule présence. L’air humide, vivifiant, me fait le plus grand bien. Me régénère.

Aux limites du Prairie Creek Redwoods State Park, je n’en reviens pas. Je suis seul. Pas un moustique, pas une bagnole, pas de panique. Juste des arbres. Et le silence. Pas un silence comme les autres. Un silence humide. Faites un effort et imaginez un silence humide. Je vous dis, ça vaut la peine.

C’est tellement calme que je me permets de siffler la trame sonore de Skippy le kangourou. J’arrête après une minute, je m’énerve moi-même. Alors je me ferme et respire. Je ressens probablement ce que l’on appelle des émotions. J’en prends bonne note.


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