Phénoménologie du chalet de bois rond

Numéro 136

12 au 18 décembre 2008

Un texte de
Fabien Loszach

Publié le 12 décembre 2008 dans
Idées, Société

Phénoménologie du chalet de bois rond

Il y a devant la porte un énorme bouleau, je n’en ai jamais vu d’aussi gros. Les fils électriques et la façade de bois que l’on devine de l’autre côté du chemin nous laissent présumer que nous ne sommes pas, comme la carte postale nous l’a promis, seuls et perdus.

C’est pourtant ce que nous voulions, car aujourd’hui se perdre est devenu un passe-temps en soi. «Partons, quittons la ville, la civilisation, et allons se perdre en forêt.» «Oui! Dans un chalet de bois rond, et surtout, laissons nos cellulaires à la maison.»

Nous avons essayé de tout laisser derrière nous, nous n’amènerons que le strict nécessaire. Mais les habitudes de vie emportent avec elles des objets dont la trop intime présence nous fait oublier leur matérialité.

Ainsi, tout ce qui a un rapport direct à l’hygiène et à la santé (dentifrice, savon, trousse de premiers secours, Advil…) constitue le premier cercle des choses que l’on n’a même pas pensé à laisser à la maison.

Puis viennent les moyens de communication: exit le cellulaire qui souffre d’une mauvaise réputation en voyage, mais oui au laptop et au journal du samedi et du dimanche.

Une pile de CD enfin (Modern Guilt de Beck, In Rainbow de Radiohead, Strawberry Jam d’Animal Collective, Escalader l’ivresse d’Alexandre Désilets, etc.). Nous ne nous sommes pas interrogés sur la légitimité de leur présence.

Comment arriver

J’attends avec impatience ce pour quoi nous sommes venus jusqu’ici: ressentir quelque chose.

J’attends que mon corps parle pour moi, qu’il me dise: «regarde, sens, hurle, c’est là! C’est une sensation!»

J’oublie qu’ici comme ailleurs c’est souvent nos attentes normatives construites à partir d’images idéales qui vont guider ce qu’on va ressentir. Goûter la douceur du temps et voir l’automne tomber sur le sol humide en un milliard de feuilles, nous étions venus pour ça.

Hier, comme prévu, nous avons essayé de remonter le temps, le lieu s’y prêtait. En arrivant avec la nuit, nous avons allumé la cheminée puis nous avons branché la radio pour écouter le match du Canadien qui affrontait, comme de juste, Toronto.

On a voulu revivre une soirée d’hiver du Québec façon années 1950, dommage que le Pinot noir et les tapas achetées 8 $ la livre dans le supermarché le plus proche aient un peu juré dans le tableau. C’est le rappel du présent: on cherche à se perdre et l’on provoque des anachronismes.

Toujours, le 4×4

Je m’assois sur le perron, j’attends, un courant d’air frais balaie mon visage, l’air semble plus pur à 90 km de Montréal, la vision du lac en face de moi doit faciliter ce ressentir. Nous ne sommes vraiment pas seuls. Un regard panoptique me permet de compter dix maisons, combien en compterai-je quand je serai au bord de l’eau? Trente, cent?

Un gros bruit de cailloux écrasé par la gomme attire mon attention vers le sud (ce n’est pas une métaphore, je sais exactement où est le sud), où un énorme 4×4 descend la côte au moment même où 15 Step de Radiohead s’emballe. Il soulève derrière lui un nuage de poussière.

Je n’arrive toujours pas à éprouver quelque chose, je suis venu chercher une atmosphère, j’en trouve des dizaines. En y pensant un peu, je me dis que les 4×4 ne sont pas que des voitures: ce sont les exosquelettes des hommes qui les conduisent, leurs armures et leurs parures.

La dimension utilitaire de l’objet se transforme. Ce n’est pas l’objet – comme le pensaient les théoriciens critiques – qui réifie l’homme, mais les deux qui fusionnent ici pour devenir quelque chose d’autre. L’homme moderne, l’homme 4×4.

Cet homme est omniprésent autour du lac, une petite visite au village nous convainc de son omniprésence, nous sommes peut-être sur le stationnement dominical des 4×4 de Montréal.

Le bon moins le pire

Un Seadoo découpe le lac en deux, au même moment, notre voisin enflamme son BBQ avec de l’allume-feu. Même en campagne le temps peut avoir l’air de s’accélérer. L’épaisse fumée nous gâche la vue, le paysage disparaît et réparait au gré des bourrasques de vent.

Des riverains tondent leur gazon, d’autres utilisent des machines pour souffler les feuilles; on veut vivre au contact de la nature, mais partout on la repousse… dans le bruit.

L’annuaire téléphonique édition 2004 nous rappelle que nous sommes entre Saint-Alphonse-Rodriguez, Saint-Côme, Sainte-Béatrix, et Sainte-Marcelline-de-Kildare.

Les 4×4 païens, venus manger du dépaysement et de la tradition, ont sûrement oublié à quel point le Québec est une terre chrétienne catholique française (si l’on expulse comme toujours la question autochtone).

On aime revivre le passé, tout en l’évacuant de ses dimensions les plus ennuyantes: la vie en campagne, l’esprit des années 1940, le hockey à la radio, mais pour la messe, la rigueur morale et le paternalisme on repassera.

L’odeur de la cheminée provoque enfin quelque chose en moi, mais ce sentiment ne provient pas du fond de l’histoire québécoise, l’odeur du bois brûlé me ramène 20 ans en arrière, chez mes parents.

Je voulais trouver le canal qui me mettrait en communication avec le Vieux-Québec, j’ai trouvé une relique de mon enfance.

La tête enfoncée dans le foyer, je souffle à m’époumoner pour raviver la braise, elle rougit, se débarrasse de la poussière qui s’était formée sur elle, puis d’un coup s’enflamme pour commencer à brûler la grosse bûche que j’ai mise sur elle.

J’ai fait ces gestes des centaines de fois.


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