Quand j’ai oublié mes prières et failli mourir

Numéro 155

22 au 27 mai 2009

Un texte de
Kim St-Pierre

Publié le 22 mai 2009 dans
Carte postale, Société

Quand j’ai oublié mes prières et failli mourir

Vol TS152, Montréal – Bruxelles, Air Transat. Récit d’un atterrissage d’urgence.

Jeudi 29 avril 2009, 8h00.

Le pilote annonce qu’on s’apprête à atterrir. Ça me réveille. Je comprends que dans 30 minutes je vais sortir de l’avion. Je peux donc dormir encore un peu.

Mais le pilote reprend le micro et annonce d’une voix paniquée: «Attention! Attention! Ne paniquez pas! Nous devons faire un atterrissage forcé. Regagnez vos sièges et attachez vos ceintures. Suivez les indications des hôtesses.» Puis il traduit à peu près en anglais.

Les hôtesses sont déjà en route vers leur poste respectif dans l’avion. Au passage, elles hurlent à tout le monde: «restez assis, attachez vos ceintures, attendez les prochaines indications».

Tout le monde s’exécute, sans discuter. Pas de place pour la mutinerie! Ça brasse, on perd de l’altitude vraiment vite. L’avion penche d’un côté et de l’autre tout le temps.

Le pilote reprend le micro: «Prenez le livret d’instructions de sécurité devant vous, vous aurez peut-être à ouvrir une porte! Repérez les sorties d’urgence. Ceux à l’arrière de l’avion, attention, la porte arrière est probablement la plus proche et vous devrez l’ouvrir seul. Dans le livret d’instructions, vous verrez comment faire. Pour les autres sorties, des hôtesses sauront vous assister. Prenez le livret de sécurité et regardez la position de sécurité, les bras croisés sur le banc devant vous. Ne paniquez pas!»

La voix trémolo du pilote trahit sa peur. Je compte les rangées qui me séparent des deux sorties de secours les plus proches. FUCK! Je devrai sortir par derrière! Je fais comme tout le monde et j’étudie les pictogrammes.

Faire ses prières?

On descend toujours, on commence à voir des champs et l’avion penche encore de gauche à droite, nos oreilles bouchent. Sur les écrans, on voit que l’avion tourne au-dessus de Bruxelles. Un petit avion arrive sur notre côté gauche, comme pour nous escorter. La fin approche.

On n’a plus de nouvelles de personne. Les hôtesses ont des téléphones aux oreilles et semblent attendre de nouvelles instructions.

C’est lourd dans l’avion, les enfants pleurent, les amoureux s’embrassent comme des perdus. L’analyse chuchotée des uns se réfugie dans les oreilles des autres: «Les conditions sont bonnes», «On est arrivés à destination, il y a presque plus de carburant dans l’avion» et «On va atterrir sur la terre».

Je vérifie tout de même sous mon siège que mon gilet de sauvetage est bel et bien en place.

J’ai vu Lost.

Je pense à celui que j’aime et aux enfants que je m’imagine ne pas avoir avec lui, je pense à ma mère, à mon père, je me demande comment ils pourront bien diviser mes biens sans testament, je pense à mes back-ups d’ordinateur que je n’ai pas fait et à tous mes beaux projets prisonniers de ma machine à moins de 1600 pieds dans les airs, je m’inquiète pour mes demandes de subventions dont j’attends les réponses, je me demande si le communiqué de presse parlera de mes films.

Je suis comme Jean-Claude Lauzon sauf que moi je n’ai pas encore fait Léolo, comme Ritchie Valens sans La Bamba, comme Aaliyah… qu’est-ce qu’elle chantait déjà?

Je tente de prier, mais j’ai oublié… Je jongle: «Je vous salue Marie, pleine de grâce…» zut je vais faire l’autre «Notre Père qui êtes aux cieux, votre règne est sanctifié…» Non c’est pas ça! Je pense que je vais mourir.

.
.
.
.
.
.

Brace, Grace, Brace

Ça doit faire 10 minutes maintenant que l’appel est lancé.

Des cons commencent à ne plus prendre ça au sérieux. Les hôtesses leur hurlent de rester assis. Elles n’entendent pas à rire!

Puis le pilote prend le micro à nouveau, d’une voix posée et calme: «Brace! Brace! Brace!» Personne n’a entendu ce mot avant, personne ne sait ce que ça veut dire.

Et pourtant, une vague instantanée de gens se couchent en position d’urgence, les bras croisés sur le siège devant eux et la tête réfugiée dans le trou laissé par les avant-bras.

Silence complet.

D’après ce qu’on voyait par les hublots, on est en train d’atterrir dans un champ. Ça brasse un peu. J’ai peur.

Rapidement on sent qu’on touche à terre et que l’avion ralentit.

On applaudit fort! On pleure! On rit! Le pilote prend le micro, mais on n’entend pas grand-chose, trop d’émotions!

Puis plus tard, on nous répète de rester assis, on pourra sortir sous peu, directement sur la piste, avec nos bagages à main, par la porte principale que nous n’aurons pas à ouvrir nous-mêmes, finalement.

Embrasser le sol

La conclusion de cette aventure nous indiquera que le problème était électrique. La lumière devant assurer au pilote que le frein d’atterrissage était bloqué n’allumait pas. Heureusement pour nous, il était bel et bien bloqué!

Autrement, il aurait perforé l’aile de l’avion et nous aurait fait faire des tonneaux.

Nous aurions probablement pris en feu. C’est ce que le petit avion qui nous escortait tentait de vérifier, c’est pourquoi nous maintenions une basse altitude en faisant des cercles au-dessus de l’aéroport.

Il paraît que les hôtesses appliquaient le protocole de sécurité pour la première fois de leur carrière. Nous aussi.

Après autant d’émotions, la bière est délicieuse. Bienvenue en Belgique!

090522_avion1.jpg

090522_avion2.jpg

090522_avion3.jpg

On peut retrouver plein d’infos et voir des images de tableau de bord sur ce forum.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire
  1. Sarah says:

    J’étais aussi sur ce vol! La cata! Mais j’étais tout à l’avant de l’avion. Quand le pilote dit Brace, Brace, Brace (sic), les hôtesses de l’air reprenne un refrain appris par coeur de procédure d’urgences, qui se dit environ comme suit: “Prenez la position d’urgence, atterrissage d’urgence, restez calmes!”. Tout le monde en coeur!
    Je ne sais pas si les gens sont moins pieux en classe affaire, mais personne ne priait ni ne pleurait…
    Toute une expérience. J’espère que vous n’aurez jamais à la vivre!

Commenter