Raoûl Duguay: fragments d’une vie

Numéro 23

5 novembre au 2 décembre 2004

Un texte de
Stéphane Martel

Publié le 5 novembre 2004 dans
Culture, Musique

p_mus_ent_Duguay.gifConnaissez-vous l’iconoclaste nommé Yaugud Luôar, ou si vous préférez, Raôul Duguay?

Né à Val d’Or en 1939, cet artiste multidisciplinaire et communicateur polyvalent à la verve facile et à la personnalité piquante, se décrit essentiellement comme un être multidimensionnel; à la fois écrivain, peintre, sculpteur, musicien, acteur, auteur dramatique et compositeur. Mais il est aussi critique musical, pédagogue, directeur artistique, animateur d’ateliers sur la voix, critique littéraire, cinéaste, professeur de philosophie, formateur, consultant et conférencier. Sans oublier son principal intérêt: la poésie.

Aujourd’hui, loin des projecteurs mais pas oublié du peuple québécois (une Musicographie entière lui a été consacrée à Musimax), c’est discrètement qu’il mène à terme ses nombreux projets artistiques et travaille avec acharnement dans son atelier.

Par une étouffante journée de canicule, l’été dernier, je me suis entretenu deux longues heures avec celui qui affirme avoir «rédigé 15 livres, enregistré 15 albums, réalisé un film et joué dans dix, créé 8 pièces de théâtre et donné 3333 spectacles.»

Dans quel environnement avez-vous grandi? Vos parents étaient-ils créateurs et artistes dans l’âme?

Raoûl Duguay: Je suis l’héritier de mon père. Et ce n’est pas au niveau de l’argent. Nous étions très pauvres. Il y avait 11 enfants à la maison et mon père est mort lorsque j’avais cinq ans. Mon père était musicien. Il jouait surtout du violon et du saxophone mais il jouait également de d’autres instruments, comme du piano. J’ai retenu de lui la polyvalence; un trait qui me caractérise très bien. Mon père était Gaspésien, ma mère Acadienne. Ma mère, cependant, n’avait aucun talent artistique. Elle a tout de même eu le courage d’élever 11 enfants, ce qui est déjà pas mal en soi.

Parlez-moi de votre rencontre avec le poète Gaston Miron en 1965. Qu’a-t-elle changé au niveau de votre approche de la poésie?

R. D.: Lorsque je suis arrivé à Montréal, je me suis inscrit à la faculté de philosophie de l’Université de Montréal. Dans cette classe de philosophie, il y avait Paul Chamberland qui est devenu l’un de nos plus grands poètes. Je me suis lié d’amitié avec lui. Je lui ai montré des poèmes que j’avais écrits. Puis, à travers la revue Parti-pris où j’étais chroniqueur littéraire, j’ai rencontré Gaston Miron. Lorsque je l’ai rencontré, je lui ai aussi fait lire mes poèmes.

C’est intéressant parce qu’il n’a jamais rien dit sur aucun de mes poèmes. Sa méthode pédagogique consistait à cueillir dans son immense bibliothèque un recueil de poèmes et à me lire des passages d’Éluard, d’Artaud, etc. Toutes sortes de poèmes et de poètes. C’était sa façon à lui de me dire ce qu’il en pensait. Ce qu’il m’a appris, c’est de comprendre et de lire la poésie. Il était très à l’affût de tout ce qui était du domaine créatif. Naturellement, Gaston Miron m’a aussi donné ce que j’appellerais une conscience politique. J’écrivais pour la revue Parti-pris et Gérald Godin était aussi de l’entourage, ce qui a cultivé ma curiosité au niveau politique. C’est à ce moment que j’ai commencé à réfléchir sur la question du Québec.

Le chiffre 3 semble avoir une signification particulière pour vous. Il vous a suivi tout au long de votre carrière, même avec l’Infonie. Que signifie ce chiffre pour vous?

R. D.: En effet, je garde cette marotte depuis très longtemps. On peut voir ça sous différents aspects. Dans mon livre que j’ai écrit sur l’Infonie, il en est question. À un moment donné, à cette époque, on a connu le rejet de la religion catholique. Il fallait donc qu’il y ait un succédané. Alors pour nous qui suivions des cours de yoga, c’est toute la culture orientale qui nous a submergés. Il y avait Dieu le Père, Dieu le Fils et Dieu le Saint-Esprit. De la même manière, dans la religion hindoue, il y avait ce même trio qui portait des noms différents.

Et de même dans plusieurs autres cultures religieuses, on retrouve cette règle de trois. Sur le plan mathématique, le chiffre 3 correspond, sur le plan formel, au triangle. Donc, avec l’Infonie, on a appliqué la règle du triangle avec paix, beauté, bonté et on a créé un écusson qui comportait ces trois mots. C’était notre philosophie en quelque sorte.

Quelle était la raison d’être de l’Infonie? Qu’est-ce qui motivait ces gens de toutes ces disciplines différentes à se regrouper?

R. D.: Une seule réponse: la volonté de faire les choses différemment.

Est-il vrai que l’inspiration principale des membres de l’Infonie, à l’époque, était le Refus Global de Borduas?

R. D.: Ce n’est pas tout à fait exact. L’Infonie était plutôt une réaction évolutive au Refus Global. Borduas et son groupe ont effectué un très beau travail, j’en conviens. Ils ont entrouvert la porte à la liberté. Et nous, on est entrés! La liberté, c’était nous. Eux, ne pouvaient pas signifier, sur le plan social et créatif, leur totale liberté parce qu’ils étaient pris dans des carcans de tabous et des structures cléricales qui gouvernaient l’éducation au Québec.

Je dis tout de même chapeau à Borduas et j’ai un immense respect pour tout ce qu’il a apporté au Québec. Sauf que l’Infonie était un produit de la folie créative. C’était le premier groupe de l’histoire du Québec qui, sur le plan de la scène, se donnait cette liberté et cet aspect multimédia. Ce qui distinguait l’Infonie des autres groupes de l’époque était son menu musical. On pouvait commencer le tout avec un Concerto de Bach, pour ensuite virer au free jazz, au pop des Beatles, au psychédélique. Il y avait littéralement de tous les styles musicaux. C’était un fourre-tout musical et sonore et une ouverture sur tout.

Vous venez de mentionner les Beatles mais n’est-ce pas contradictoire et paradoxal qu’un groupe aussi éclaté et anti-commercial que l’Infonie se prenne à refaire le thème de She’s leaving home du groupe le plus commercial à l’échelle internationale? Car on retrouve cette pièce sur le premier album de l’Infonie.

R. D.: Oui. Tu as raison dans un sens. On a aussi refait Lucy in the sky with diamonds. D’ailleurs, Walter Boudreau a créé un superbe arrangement pour cette pièce. Mais là n’est pas la question, car on ne faisait pas des reprises des Beatles pour vendre des disques, donc dans un but purement lucratif, mais simplement parce qu’on aimait les chansons et on voulait les refaire. Voilà tout. L’Infonie représentait la permission d’être soi-même et d’être libre. De s’exprimer totalement et de s’abandonner à des folies absolument incroyables où tout était permis et absolument personne ne nous arrêtait.

C’était ça la beauté de la chose. On était un groupe de créateurs fous. Il faut dire qu’à l’époque tout le monde dans le groupe était stone mais quand même. (rires) J’ai connu certains membres qui pouvaient passer à travers un show sur un cap d’acide mais je n’ai jamais fait ça. Dans le fond, on n’était pas très original, ni innovateur. Le parachutage de la culture californienne avec le peace and love et l’utilisation de drogues dures était débarquée au Québec et on était en plein dedans. Donc, à peu près tout le monde fumait.

Les drogues, douces ou dures, ont-elles influencé directement votre œuvre à vous?

R. D.: Bien sûr, sur le plan médiatique et des rumeurs populaires, c’est le flash qui apparaît immédiatement mais en réalité, ce n’est pas du tout le cas. C’est la méditation qui m’a transformé et le fait d’avoir fait du yoga et de jeûner.

À l’époque de l’Infonie, tous les membres du collectif pratiquaient le yoga et la méditation?

R. D.: Non. Par exemple, dans l’Infonie il y avait le Quatuor du Jazz Libre du Québec. Eux étaient à la bière. (rires) Le reste des membres n’étaient pas de grands buveurs de bière, davantage des utilisateurs de pot. Chose contradictoire pour moi lorsque j’y repense aujourd’hui. Ce n’est pas très sérieux de se lever le matin, de méditer et de tirer un joint. (éclate de rire) Quand tu fumes un joint ou tu prends un cap d’acide ou consommes des champignons, tu modifies la chimie de ton cerveau et automatiquement tu crées de nouvelles connexions avec les neurotransmetteurs activés.

Au point de vue biologique, c’est aussi simple que ça. Chose que bien peu de gens savent, encore à ce jour, c’est que lorsque tu médites, tu fais exactement la même chose que lorsque tu fumes un joint. Mais tu vas encore beaucoup plus loin qu’avec l’utilisation de substances chimiques parce que l’effet de la méditation, si tu médites pendant une longue période de temps, en est un de pacification du mental. Il y aura également une modification de la conscience mais il s’agit alors de la véritable conscience et non pas d’un simple flash passager. C’est un état d’être continu.

On peut se procurer les trois premiers albums de l’Infonie en format disque compact mais pas le quatrième. Pourquoi donc? Il y a des projets de sortir Volume 3333?

R. D.: Le quatrième album de l’Infonie est celui de Walter Boudreau. Je n’ai pas participé à cet album. Il m’est dédié et c’est tout. Il n’est pas sorti tout simplement parce qu’il n’entre pas dans la trilogie. Les trois premiers disques sont véritablement des disques de l’Infonie, alors que le quatrième ne l’est pas.

Votre troisième album M, paru en 1977, était difficilement classable, un mélange de chanson traditionnelle et de musique classique. Qui était derrière l’idée de ce disque hors du commun?

R. D.: L’idée m’est venue de Guy Richer qui faisait aussi parti de l’Infonie. Le premier groupe que j’ai connu lorsque je commençais ma carrière solo, c’était les Séguin. Ils ont chanté une de mes chansons, Les saisons, dont la musique était de Guy qui est un personnage très intéressant parce qu’il a été le transit entre l’Infonie et ma carrière solo. Il faisait de très belles musiques et c’était un arrangeur classique très talentueux.

Puisque j’avais deux chansons dans ce style, L’Îl et L’l, j’ai demandé à Walter, qui se trouvait dans l’univers de la musique contemporaine, de s’occuper des arrangements. Inutile de dire qu’ils étaient très modernes, soignés et songés et que la plupart des chansons ne sont jamais passées à la radio. Sur le plan commercial, l’album fut un échec total. Par contre, lorsqu’on le regarde sur le plan de la créativité, beaucoup de gens ont aimé ce disque.

Avec vos deux albums suivants Le chanteur de pomme et Douceur vous semblez avoir emprunté un virage commercial (particulièrement avec Le chanteur de pomme). Après autant d’années de créativité et d’exploration, pourquoi cette décision de devenir chanteur grand public? Choix personnel ou imposé?

R. D.: Je n’ai jamais été à l’heure juste du commerce. (réfléchit) Mon producteur à l’époque du Chanteur de pomme était Normand Latourelle qui est un véritable génie. Il a tout d’abord créé le Cirque du Soleil dont il est l’un des trois fondateurs. Et c’est Michel Cusson, un grand guitariste, qui a participé à la création de la musique. Je suis toujours en contact avec Normand Latourelle. Il était mon producteur à l’époque et c’était l’un des premiers à imaginer des décors et une dimension multimédia au monde du spectacle d’ici. C’est un génie. J’ai connu deux génies dans ma vie: Walter Boudreau et lui. Il y a des gens très talentueux mais le génie, ça ne court pas les rues.

Donc, c’est Latourelle qui est venu me chercher et qui m’a dit: Raôul, ta carrière ne va pas très bien, j’aimerais t’aider. Moi, j’étais down et je n’étais plus sur la map depuis un bon bout de temps. Et il m’a proposé d’enregistrer un disque davantage grand public. J’étais rendu à cette étape dans ma carrière. À l’époque, je me demandais si mon image me suivrait jusqu’à la fin de mes jours. J’ai donc réalisé ce projet, encouragé par mon producteur, et je ne le regrette pas même s’il était plus commercial qu’à l’habitude. Il y avait quelques bonnes chansons sur cet album, comme la chanson titre Wéziwézo.

Je trouve que c’était un disque très bien ficelé mais les purs et durs qui disaient que je m’étais coupé les cheveux et la barbe trouvaient que je les lâchais. Lorsque je relis de vieilles critiques de cet album, on me reprochait de ne plus être granola et de ne plus être crédible. Mais il fallait que je devienne moderne. C’est la raison pour laquelle j’ai fait ce disque à ce moment précis.

Parlez-moi de votre prochain projet musical.

R. D.: Je prépare présentement mon seizième album qui ne ressemblera à rien de ce que j’ai fait auparavant. Il est entièrement consacré à l’écologie, aux éléments, à la protection de la vie, de l’eau, de l’air et de la Terre et se nomme Noé. Ce sera mon seul discours jusqu’à la fin de mes jours. Comme Noé a sauvé la Terre des eaux, maintenant il faut sauver l’eau de la Terre. Il s’agit d’un projet à la fois esthétique et politique. À 66 ans, j’ai encore envie de faire ce que je veux. Pas personne ne va me dire quoi faire et comment faire les choses. Je vais envoyer chier tous les producteurs qui auront quelque chose à dire contre mon projet. C’est un disque de chansons, réalisé avec un groupe de jeunes talentueux et enthousiastes.

Pourquoi cet intérêt soudain pour l’écologie?

R. D.: Cet intérêt a toujours été présent. À un moment donné, j’ai été alerté. Quelqu’un m’a fait prendre conscience de choses qui m’échappaient. Lorsqu’il y a eu cette histoire gouvernementale avec l’Hydro qui voulait mettre des barrages sur toutes les rivières, j’ai eu vent de la chose et j’ai décidé de m’impliquer et de faire parti d’une coalition qui s’appelle Eau Secours, responsable de la qualité de l’eau potable au Québec. Je suis devenu représentant des porteurs d’eau. Je considère que l’écologie est le seul discours politique important présentement sur la planète. Il y a actuellement 33 guerres actives causées par l’eau. Les plus grandes guerres qui s’en viennent auront lieu à cause de l’eau. Des guerres d’eau, il y en a à la tonne à travers le monde: l’Irak, la Palestine, Israël et j’en passe.

Caser, votre album enregistré il y a cinq ans, était une collaboration avec Claude Dubois. Parlez-moi de cette collaboration.

R. D.: En 1997, au Parc Maisonneuve, lors de la fête de la Saint-Jean, j’ai chanté La bittt à Tibi et 250 000 spectateurs étaient présents à l’événement. Claude Dubois était là et à la toute fin du spectacle, il est venu me voir et m’a dit que c’était moi qui avais volé le spectacle avec une seule chanson! Il a ensuite déclaré: Criss Duguay, tu pognes! Qu’est-ce que tu fais? Pas de disque? J’ai répondu que je n’avais pas de producteur et il m’a raconté qu’il aimerait produire un disque pour moi. J’étais très étonné et je lui suis très reconnaissant, encore à ce jour, d’avoir produit le disque mais il y a eu des problèmes après la sortie de Caser.

Dubois s’est complètement câlissé de l’album après l’avoir produit. Il m’avait fait énormément de promesses qu’il n’a pas tenues. Il m’a parlé de la France, il m’a dit qu’il aimerait que je fasse ses premières parties mais il n’a pas investi dans le marketing du produit. Il pensait que je regagnerais de la popularité mais ce ne fut pas le cas et le disque fut un flop gigantesque. Les radios et le public m’ont boudé. Je me suis tiré dans le pied avec Dubois et ce projet. Je n’ai plus aucune espérance de devenir à nouveau une vedette. Je ne joue plus le jeu. Je ne veux plus investir d’argent dans le marketing d’un produit. Je mets mon talent à l’œuvre et c’est final.

Tu sais, j’avais un producteur pour mon nouvel album mais il est parti avec la bourse de Musicaction que j’avais obtenue. Je me retrouve donc pénalisé à cause de cette histoire. Je vais finir par sortir l’album mais il va falloir le sortir bientôt car je vieillis et je n’ai plus beaucoup de temps. Ce sera mon dernier en carrière. Je ne partirai quand même pas en tournée à 70 ans. Il faut être réaliste. Mais je ne pense pas à ma carrière de chanteur mais plutôt à celle de poète.

Parlons un peu de votre projet de musique new age, Nova, avec Michel Robidoux. Vous faisiez de la musique new age bien avant qu’on appelle ça new age. Comment êtes-vous venus à travailler avec Michel Robidoux?

R. D.: Bonne question. (longue réflexion) Ce que je peux te dire, c’est que Michel Robidoux est un gars extraordinaire, cool au boutte. Je suis tombé dans le new age en plein milieu des années 80, après Le chanteur de pomme. C’est plus complexe que l’on pense cette expérience. En réalité, Nova est né de ma rencontre avec un homme que je respecte beaucoup, Alain Martel, physicien en électronique. Et de son frère, directeur à la Polytechnique dans le domaine de l’informatique. On s’est chargé de créer un projet multimédia ensemble qui avait comme nom Nova.

Je me suis occupé du concept qui racontait l’histoire de l’univers en l’espace de dix minutes. Je me suis aussi occupé de la musique, des textes, de la recherche et de tous les concepts autour du projet. Sur l’album Nova, la pièce titre était jouée dans le Piradôme qui était une structure où pouvaient entrer cinq personnes. On y retrouvait cinq projecteurs et les participants, couchés, pouvaient voir l’histoire de l’univers défiler devant eux. Nova correspondait avec ma période spirituelle, ésotérique, profondément méditative. Je donnais des cours et je travaillais beaucoup sur la respiration qui est à la base même de la méditation. C’est le tremplin. J’ai vu un film sur Neruda et je l’ai entendu dire quelque chose de renversant à ce sujet.

On lui avait demandé: Qu’est-ce qu’écrire? Et il a répondu: L’art de respirer. Je suis tombé sur le cul et j’ai longtemps médité là-dessus. La respiration est cruciale pour n’importe quel artiste : chanteur, danseur, etc. Tout est basé là-dessus. Ce projet, c’est aussi moi comme compositeur, il ne faut pas l’oublier. J’ai composé plusieurs musiques de films (celle des Fleurs sauvages entre autres), jusqu’à ce que je me fasse voler tous mes instruments et mon équipement. Nova était une période de calme et de sérénité pour moi. Une très belle période de ma vie.

Malgré votre côté créateur, vous semblez posséder une approche des choses parfois extrêmement scientifique. Comment se fait-il?

R. D.: (Réfléchit) Mon approche des choses est toujours scientifique. Les gens pensent que je suis fou à lier mais en réalité, je suis un philosophe possédant une philosophie de la nature et lisant des articles scientifiques. Je ne lis plus de poésie depuis très longtemps. Je n’ai plus besoin de lire de la poésie car j’en écris.

Ma nourriture est davantage Hubert Reeves qui parle de l’univers qu’un poète. De toute façon, je trouve la plupart des poètes modernes très ennuyants et je préfère de loin les poètes plus anciens ou classiques. Je n’écris pas de la poésie pour gagner des prix et je ne me tiens pas avec l’élite. Je ne suis pas le gars qui se tient avec la gang de branchés pour remporter des prix. J’ai toujours été un lonesome rider. Je ne passe pas mon temps à la taverne à jaser avec les saoulons ou dans les cocktails pour essayer de pogner la fesse de la mairesse dans le but de ramasser un contrat. Je ne fais pas partie de ce groupe.

Vos écrits ont souvent été de nature souverainiste. La souveraineté est-elle toujours un sujet pertinent aujourd’hui?

R. D.: Oui. De plus en plus. Il nous reste peu de chances en tant de peuple d’accéder à cette différence culturelle. Je suis souverainiste et je ne changerai jamais d’avis jusqu’à la fin de mes jours et je ne comprends pas pourquoi le peuple québécois n’a pas encore décidé de signifier son identité culturelle qui est unique au monde. On est une hostie de gang de peureux, voilà la raison. C’est tout. Parfois, j’ai honte d’être Québécois parce qu’on a tendance à chier dans nos culottes. Parfois, aussi, je suis fier de l’être. Beaucoup de créateurs québécois sont mondialement reconnus. Les créateurs d’ici sont puissants et imaginatifs.

Mais comment se fait-il que personne n’ait eu le guts de se lever et de prendre sa place? Des pays beaucoup plus petits ont accédé à leur liberté et à leur souveraineté. Pour moi, la souveraineté est d’abord philosophique. C’est une simple question de dignité humaine. Moi, je suis un Québécois universel. Je ne suis pas un Japonais universel, ni un Américain mais un Québécois. Mon esprit est universel mais ma réalité culturelle et ma langue sont québécoises. Je parle français dans un univers anglophone. Je n’ai rien contre les anglophones mais ma culture et ma langue sont belles et précieuses pour moi. Surtout en tant que poète.

Si on transpose le tout sur le plan politique par rapport à la question québécoise: Qui est l’ambassadeur du Québec le plus puissant à travers le monde? Le Cirque du Soleil? Céline Dion? On mentionne ces noms mais il y en a tellement d’autres! Il en pleut des créateurs ici. Dans tous les domaines en réalité. Le Parti Québécois n’aurait jamais existé sans l’apport et le soutien des artistes. Pourquoi la conscience québécoise, autrefois, était-elle aussi puissante?

J’étais présent et j’étais de tous les premiers combats. J’ai suivi la culture québécoise de très près en plus de faire de la scène. (réfléchit) La seule solution qui serait digne pour le peuple québécois serait de devenir un peuple souverain. Il n’y a aucune autre solution. C’est intéressant parce que la solution de Parizeau ne serait pas un déficit démocratique. Il disait: Si tu ne fais pas la souveraineté maintenant, oublie ça. On va rester une gang de cireux de bottines jusqu’à la fin de l’histoire.

On devrait plutôt questionner la constitution. Je me rappelle, j’ai participé à un grand rassemblement en 1982 où j’ai chanté une chanson sur le sujet. Tu sais, on est les nègres blancs d’Amérique. On nous câlisse des drapeaux canadiens partout, on est victimes des commandites. On achète canadien. Ce qui manque aux Québécois, c’est d’avoir une conscience politique. C’est ça qui fait défaut parce qu’ils s’en câlissent carrément.

Ça prend un leader puissant pour changer les choses, sinon ça n’arrivera jamais. Lévesque avait accompli son boulot mais aucun autre ne l’a accompli depuis. Il faut arriver à mobiliser le peuple. Le peuple reste sur son cul et consomme, that’s all. Il faut réaliser que les enfants de nos enfants, vont tous parler anglais un jour si ça continue. Tout le monde sera assimilé. Lorsque je crois en quelque chose, je ne lâche pas prise. L’identité d’un peuple est aussi importante que le respect de sa propre identité individuelle. Si tu ne te respectes pas en tant qu’individu, tu n’iras pas loin.


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