Refuge d’hiver

Numéro 135

5 au 11 décembre 2008

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 5 décembre 2008 dans
Fiction, Nouvelle

Refuge d’hiver

Un drôle de sentiment m’envahit depuis quelque temps. Je ne sais pas si le mot «sentiment» traduit avec justesse mon état. J’hésite entre sentiment et maladie. Allons-y avec le premier, c’est moins cru et cela n’implique pas de guérison.

Je suis un petit peu en manque de route. De réveils dans mon sac de couchage, le nez bouché, les yeux collés, sans trop savoir pourquoi j’ai du sable dans l’oreille droite.

De rencontres ridicules avec des routiers paumés, des fermiers rieurs ou des voyageurs solitaires.

De crampes aux mollets, de doigts tachés par ma chaîne de vélo, de tempes noircies par mes doigts tachés par ma chaîne de vélo.

En attendant, je cherche refuge à gauche, à droite, en haut et en bas de laine, sur mon divan.

Refuge dans le rêve, où mes neurones essoufflés parcourent des milliers de kilomètres, me permettent une douce évasion de mon quotidien, pendant que ma bedaine enfle sous l’effet d’une carence en nomadisme.

Un peu pathétique, pas encore urgent. Je trouve aussi refuge dans les livres. Toujours les livres. En voici un qui m’a fait le plus grand bien.

Chemin d’hiver

Nos chemins se sont croisés à tout hasard. Depuis quelques années, quand je passe par Montréal, je m’oblige à faire un détour par la Maison des cyclistes. Pour quatre allongés délicieux et parfois un pain aux bananes. Pour regarder les cyclistes qui jasent, les filles qui rayonnent et les autres, à la pensée nuageuse.

Puis je me dirige vers la petite bibliothèque, dans le fond à droite, où des livres de vélo s’entassent paisiblement. C’est là que Chemin d’hiver, de Martin Simon Gagnon, m’obligea à tirer sur sa couverture. Pour le saisir fermement et l’approcher de mes yeux écarquillés.

Publié aux Éditions du Bourlingueur. (Avec un nom pareil pour une maison d’édition, un titre comme Étude sur les cailloux retrouvés dans le fond des chaussures québécoises aurait suscité un intérêt aussi vif de ma part. Bourlingueur, ça me fait penser à baluchon. On sait tout de suite que l’on sera transporté loin, loin, loin. J’aime.)

Dans mon état, c’est exactement ce qu’il me fallait.

L’auteur de Chemin d’hiver s’est détaché de sa carrière de syndic pour s’accrocher à son vélo. Pour faire un tour du monde par le nord de la planète. Un type qui a tout plaqué pour vivre. Un gars qui semble avoir compris pas mal d’affaires.

J’ai tout de suite pensé à Benoit Havard, avec Par l’autre route. Livre qui m’avait démontré, à la fin de mon secondaire, qu’un vélo pouvait servir à autre chose que d’aller louer des films au Vidéo Éclair.

Revenons à Chemin d’hiver

Genre de bouquin que je veux écrire, un jour. Des réflexions, des descriptions, des confidences. Sans tomber dans le récit de voyage trop stérile et cartésien.

À un moment, Martin Simon (je trouve ça drôle comme nom, Martin Simon, ça me fait penser à Luc Stéphane) décrit sa relation avec l’écriture, qu’il compare à la navigation. Une parenthèse riche en métaphores où la nécessité d’écrire est décrite avec une délicieuse sincérité, comme une urgence qu’il faut traiter, coûte que coûte.

Tout au long du récit, Martin Simon étale ses angoisses et ses peurs, mais surtout, ses impressions de voyageur nordique et ces rencontres qui changent une vie.

Lire son livre pourrait aussi se comparer à une navigation, où l’auteur joue le rôle d’un capitaine incertain, mais entêté. J’ai embarqué, sans jamais le regretter.

Il y a les photos aussi. Superbes. Et les citations d’Amélie Nothomb, Jean Racine et compagnie. De petites phrases saupoudrées au gré des chapitres, qui rappellent que les mots peuvent faire du bien.

Je ne l’ai même pas lu du début jusqu’à la fin. Plutôt par petits bouts. Je dévorais un chapitre où il s’acharne aux montées norvégiennes et je le retrouvais plus tard, en Russie. Comme si je suivais l’auteur pour quelques kilomètres, pour ensuite lui foutre la paix.

Parce que je sais à quel point il est jouissif de rouler seul.

La beauté de la chose, c’est que le tome II s’en vient. Merci pour le refuge, Martin Simon.


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  1. Marilou says:

    Merci pour tes confidences et ta merveilleuse écriture Mathieu Gilles.
    On s’ennuyait! XX

  2. Mylène says:

    C’est vrai, ça.
    On s’ennuyait.

  3. Stephane Lalancette says:

    Bon Math,

    J’ai lu avec intérêt tes articles. Voici : s’il faut que je vienne te chercher en panel bleu approximatif, une GPC à la bouche en écoutant une toune de Van Morrison en boucle pour la 21 ième fois je le ferai. Tes textes sont exceptionnels.

    Steph

  4. Martin Deveault says:

    Allo Math,
    Il manque quelque chose à ton dessin une machine à gomme magique qui nous a permis d’avoir de si beau film gratuit de toute sorte. Continue d’écrire je suis accro à tes textes. @+

  5. sophie says:

    Salut Mathieu!

    Je déguste tes petites nouvelles! Je me suis souvent demandé comment tu te sentais dans ton nouveau mode de vie plus sédentaire. Tant que tu continue à écrire…

    Mis à part les escapades en Europe, as-tu un autre projet vélo à venir? James, Noah et moi sommes revenus de Cuba il y a presque deux semaines. C’est un paradis pour les cyclistes! Peu de trafic, des paysages à couper le souffle et des petits magasins pour réparer les crevaisons un peu partout. Noah s’est vite habitu à sa remorque et il avait hâte de partir le matin. On faisait pas plus de 50 km par jour histoire de ne pas l’écoeurer,,, Les cubains étaient bien curieux de voir nos vélos se plier…

    À plus,

    Sofia

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