Alors que le blogue se généralise partout dans le monde, le phénomène semble encore confidentiel au Québec. Mais on observe un intérêt effervescent pour ce nouveau média depuis quelques mois.
Apparu aux États-Unis au milieu des années 90, le blogue ne cesse de se multiplier de manière exponentielle. Il est cependant difficile de connaître avec précision son nombre. Le site Technorati, principal outil de recherche, référence plus de 35 millions de blogues en avril 2006, soit soixante fois plus qu’il y a trois ans ! Quotidiennement, c’est près de 75 000 blogues qui verraient le jour.
L’effervescence du blogue, elle provient surtout de la démocratisation des outils d’édition. Auparavant, il fallait une connaissance des langages informatiques pour mettre en ligne sa « page perso ». Plus simple à tenir, le blogue permet à n’importe quel individu de prendre facilement et rapidement la parole avec une totale liberté éditoriale. Il est intéressant d’observer que des événements d’actualité d’envergure ont à chaque fois créé une prolifération de blogues : le 11 septembre 2001, le déclenchement de la guerre en l’Irak, la campagne présidentielle américaine en 2004, le tsunami dans l’océan Indien, le référendum français sur le Traité constitutionnel européen, le cyclone Katrina à la Nouvelle-Orléans, et plus récemment la crise anti-CPE en France.
Le blogue québécois, une statistique manquante
Parmi les pays les plus dynamiques, on compte les États-Unis, le Japon, la Chine en dépit de la censure gouvernementale, et notamment la France en Europe. Mais curieusement, le phénomène du blogue ne s’est pas encore imposé au Québec. Il est méconnu, du moins minimisé. On ne dispose encore d’aucune estimation officielle sur son nombre. Québéblogues, premier répertoire de la blogosphère québécoise créé en août 2004, indique seulement plus de 650 inscriptions. Côté lectorat, selon un sondage NETendances de CEFRIO/Léger Marketing publié en juin 2005, seulement 12,3 % des internautes auraient déjà consulté un blogue sur Internet. On a néanmoins constaté une progression de sa lecture de 16,4 %.
Soulignons que Indicatif présent animée par Marie-France Bazzo est une des rares émissions à analyser à l’occasion cette tendance. La première chaîne de Radio-Canada a été par ailleurs le premier média audiovisuel à ouvrir un blogue, tenu par son journaliste technologique, Bruno Guglielminetti, cela depuis mars 2003. En mai 2004, Le Devoir a été le premier quotidien à diffuser sur son site Internet des carnets thématiques alimentés par ses journalistes, service cependant suspendu en septembre 2005.
D’autres quotidiens emboîteront le pas : le VOIR avec Richard Martineau, La Presse avec François Gagnon ou encore récemment Michel C. Auger, Technaute, L’Actualité avec Michel Vastel, Châtelaine, etc. Également pour l’émission « Tout le monde en parle », qui a aussi son blogue pour répliquer aux critiques.
Comme vous l’avez sans doute remarqué, le blogue est l’objet d’articles, de reportages et de débats depuis quelques mois. La tendance générale est de le décrire comme une bête curieuse à la mode tenue par de vaniteux dépendants du cyberespace. C’est un jugement rapide mais une chose est sûre : le journalisme traditionnel prend conscience de l’ampleur du phénomène. Lentement mais sûrement, l’influence des blogueurs se fait de plus en plus présente dans un milieu déjà fragilisé par la presse gratuite et l’Internet des premières années.
Le blogue et l’industrie
Pour Pierre Karl Péladeau, PDG de l’empire Quebecor, le blogue est clairement un nouveau concurrent, et de taille. Depuis peu de retour aux commandes de Quebecor Média, alors que ses journalistes déferlent dans la blogosphère, il compte bientôt intégrer des extraits de blogues dans les pages du Journal de Montréal.
Certains journalistes, comme Jean-Pierre Cloutier, ont déjà adopté ce mode de publication car ils peuvent écrire ce qu’ils veulent avec une liberté de ton sans être soumis à une consigne éditoriale. Ils apprécient également l’interaction directe avec le lecteur. D’autres le méprisent au contraire. Le plus récent exemple est le papier « Un blogue, quossa donne ? » de Franco Nuovo du Journal de Montréal, réduisant les blogues à un journal intime exhibitionniste sans intérêt, rédigé « dans une langue un peu paresseuse ». Patrice-Guy Martin, rédacteur en chef de Direction Informatique, a également dénigré le blogue pour son manque de véracité.
Au Québec, l’impact des blogueurs est donc très limité. C’est que, comme certains le disent, le Québec comme le Canada n’a pas encore eu de grande controverse médiatique où ce nouveau média aurait pu avoir joué un rôle d’avant-plan. Toutefois, les journalistes commencent à être attentifs à ce que racontent les blogueurs. Daniel Lessard présente par exemple dans le cadre de son émission Les coulisses du pouvoir une sélection des blogues de la semaine, et ce, depuis novembre 2005. À C’est bien meilleur le matin, au grand étonnement de ses collègues, l’éditorialiste politique Chantal Hébert a pu faire sa chronique sur une assemblée du Parti Libéral du Canada à Toronto, en mars dernier, grâce à des blogueurs invités qui écrivaient en direct. « Au fond, les blogueurs sont extraordinaires ! » Et depuis mai 2005, le blogue littéraire a aussi son émission radio, « Mal de blog !» , chaque dimanche à CISM.
Côté politique, André Boisclair est le premier politicien à tenter une courte expérience du blogue durant sa vie étudiante à Harvard jusqu’à la course à la chefferie au Parti Québécois en novembre 2005. Son aveu de ne pas rédiger lui-même son blogue et la polémique autour de sa consommation de cocaïne ont agité la blogosphère. Dès le lendemain de sa victoire, son blogue était devenu inactif. À la fin de la dernière campagne électorale fédérale, un magazine informatique canadien anglophone, PC World, a élu le Bloc Québécois comme le meilleur blogue de campagne malgré la barrière de la langue. En effet, le chef Gilles Duceppe était le seul politicien à ne pas confier sa rédaction à une équipe de communication. Comme pour Boisclair, les publications n’étaient pas fréquentes mais suscitaient de nombreux commentaires. Malgré ce succès, il a choisi de ne pas poursuivre l’expérience au-delà de la date de scrutin.
Un marché discret
Certaines entreprises comme le Cirque du Soleil pour son spectacle Delirium ont ajouté le blogue à leur arsenal de communication afin de créer un buzz autour par exemple d’un produit. Quant aux industries de la musique et de la radio, elles tentent de s’adapter à ces nouvelles pratiques encore émergentes des blogues et de la baladodiffusion. Tandis que les artistes indépendants l’utilisent de plus en plus comme un moyen de visibilité, d’autres n’hésitent pas à envoyer des essais ou des maquettes à des blogueurs influents comme Marie-Chantale Turgeon.
Aujourd’hui on voit émerger et se multiplier des portails de blogues. Après le pionnier montréalais Yulblog, Top Blogues (un nouveau répertoire avec classement d’audience) voit le jour fin décembre 2005. Nuouz ou encore Ecornifleur qui référencent le contenu des blogues.
La blogosphère québécoise attire aussi les convoitises financières. Un nouveau joueur local, Blogue.ca, partage dorénavant avec MonBlogue.com du groupe Branchez-vous l’offre de service d’édition et d’hébergement de blogues depuis mars 2006.
Malgré le nombre important d’outils permettant de bloguer, comme ceux de Blogger, MSN Spaces, Movable Type, Haut et Fort, Steve Suard, instigateur de Blogues.ca, estime que le marché canadien francophone est loin d’être saturé, lui qui compte, selon ses chiffres, quelques 700 blogues.
Discussion