Roues libres!

Numéro 40

6 mai au 2 juin 2006

Un texte de
Frédéric Choinière

Publié le 6 mai 2006 dans
Chronique New York, Chroniques

Roues libres!

Avec l’été qui r’commence, chez nous y ont dû sortir les bicycles du garage.

Les vélos de New York seront un peu plus libres ce printemps. Pas qu’ils aient été enfermés dans des garages pendant tout l’hiver, comme le chantait Beau Dommage. Mais plutôt parce que les cyclistes viennent de gagner la première manche de ce qui s’annonce être une épreuve de fond pour les libertés civiles de ceux et celles qui troquent la voiture pour la « petite reine »…


Rétropédalage

Il y a un peu plus d’un an, en mars 2005, la police new-yorkaise arrêtait 37 cyclistes qui participaient dans Manhattan au Critical Mass du mois, une randonnée qui réunit des cyclistes (et quelques patineurs à roulettes) qui souhaitent a) revendiquer la part d’asphalte qui leur revient b) sensibiliser les gens aux modes de transport plus verts et c) faire le party avec leurs semblables. Ces randonnées ont lieu dans plusieurs villes de la planète*, mais ici, à New York, la police exerce un zèle particulier quand il s’agit de mettre des bâtons dans les roues des cyclistes. Surtout depuis la dernière Convention républicaine.

En août 2004, alors que Bush et ses amis allaient se réunir à Manhattan, l’organisme Time’s Up décide de planifier une série de randonnées à saveur plus politique que d’habitude. La police n’apprécie pas. Résultat : 264 cyclistes sont arrêtés. Le motif d’arrestation officiel? « Parade without a permit ». Et depuis, toujours sous le même prétexte, les opérations musclées se sont multipliées, visant à intimider tant les cyclistes que Time’s Up, qui assure l’organisation et la promotion des Critical Mass et d’autres événements semblables, comme le Bike Lane Liberation Day.

Un article récent du New York Times a même révélé que lors de certaines randonnées, des policiers s’étaient lancés dans des poursuites dangereuses au volant de leurs VUS afin d’arrêter des… cyclistes (qui, je le précise, ne tentaient pas de s’enfuir avec 100 kilos de drogue, mitraillette au poing!).

Après des mois de mobilisation et de bataille juridique, on a annoncé récemment une belle nouvelle: le 14 février dernier, le Juge Michael D. Stallman, de la Cour suprême de l’État de New York, a rejeté la motion de la Ville de New York qui demandait une injonction afin de bannir les Critical Mass, à moins que les organisateurs obtiennent un permis de parade au préalable. Le juge a expliqué que, selon lui, ces randonnées ne sont pas des parades. Qui plus est, il a précisé que les actions de Time’s Up, incluant la promotion des randonnées, ne devaient pas être réprimées par les autorités.

Quelques jours plus tard, je suis donc allé faire un tour dans les locaux de l’organisme où on célébrait cette victoire importante. Musique, piste de danse improvisée dans l’atelier de réparation, bière et vin bio, du monde sur le party avec leur casque de vélo. Et pourtant, dans ce tumulte de joie, quelques déceptions : il y avait – encore! – eu des arrestations lors de la randonnée, dont cette fille qui s’était fait coller un billet pour avoir brûlé un feu rouge.

Mise au point: je fais presque tous mes déplacements en vélo, je suis un participant régulier des activités de Time’s Up et je condamne ce zèle policier. Pourtant, je crois que des cyclistes ont leur part à faire. Oui, on brûle tous des feux rouges, avec plus ou moins de précaution, question de gagner du temps et de conserver son élan. Et on pousse souvent la limite. On chiale quand une auto manque de nous frapper parce que le conducteur n’a pas fait son angle mort avant de tourner. Mais deux minutes plus tard, on s’engage à contresens dans un sens unique (en tout cas, moi je le fais!).

Il y a donc un équilibre à trouver, entre le chaos routier de New York et la civilité. Avec un peu de bonne volonté, la cohabitation semble possible. C’est le cas lors des Critical Mass qui se tiennent dans Brooklyn. Le même service de police (NYPD) surveille la randonnée, mais l’attitude est tout autre : les agents nous escortent gentiment, arrêtent le trafic aux intersections pour nous laisser passer et tassent les véhicules qui bloquent les voies cyclables! Et ce, même si on ne leur donne pas notre itinéraire à l’avance, même si on n’a pas de « permis de parade »…


Le droit aux cyclistes de porter le klaxon

Avec le récent jugement de la cour, les cyclistes de Manhattan devraient pouvoir souffler un peu. Mais d’autres obstacles attendent sournoisement le plus petit dénominateur commun de la voie publique new-yorkaise: la chaussée de type « Kaboul » hautement dégradée (croyez-moi, les nids-de-poule de Montréal sont des bosses de soie par rapport à ce que l’on voit par ici!), les portes de char qui s’ouvrent brusquement, les taxis qui n’acceptent pas qu’un vélo se trouve dans leur voie et qui nous klaxonnent avec insistance pour nous faire comprendre qu’on ralentit leur course. Sans parler des histoires de quotas d’arrestations de cyclistes que les policiers doivent remplir, parfois contre leur gré, mais sur ordre de leurs supérieurs!

Mais l’ennemi le plus pernicieux – celui qu’on ne peut menacer d’un bon coup de cadenas dans le windshield – reste soi-même. Malgré ses élans communautaires, New York est une ville d’individualisme : chacun est plus pressé que l’autre, chacun a priorité sur les autres et chacun en fait à sa tête et condamne l’autre. Et à vélo, nos chances de l’emporter à ce jeu sont assez faibles.

Time’s Up nous l’a rappelé en organisant une randonnée in memoriam pour les 21 cyclistes morts d’un accident de la route en 2005. Je ne sais toujours pas si c’est un nombre étonnamment bas ou élevé considérant la taille de la ville. Mais c’est certainement 21 de trop. « On a installé un vélo-fantôme sur Houston Street, au nom des morts dont on ne connaît pas l’identité. Savais-tu que Houston est l’artère la plus meurtrière de la ville? À l’intersection avec l’avenue A, il y a eu un mort à chaque coin », m’explique une bénévole de Time’s Up.

Allez, sortez votre bicycle du garage, malgré tout. Et n’oubliez pas votre casque!

*Pour savoir où participer à un Critical Mass près (ou loin!) de chez vous, cliquez ici.

Autres liens :

Le site officiel de Time’s Up.

L’article de CNN sur les arrestations lors de la Convention nationale républicaine.

L’article du New York Times (et les vidéos!) sur les poursuites policières (faites une recherche dans les archives avec les mots « bike chases »)

Les quotas d’arrestations de cyclistes : un cas vécu


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.