Sam

Numéro 112

18 au 24 avril 2008

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 18 avril 2008 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Sam

Je donne rendez-vous à Sam dans 45 minutes, au petit bar qui a l’air le plus défraîchi de Loreto. Le moins accueillant. 45 minutes, c’est le temps qu’il me faut pour analyser la situation. Pour m’interroger. À savoir si je veux vraiment de la compagnie pour ma prochaine journée de vélo. Si je veux parler à quelqu’un pendant mes pauses de roulement. Si j’ai le goût d’imposer mon rythme et mes détours à un parfait inconnu. Ou de me faire imposer son rythme et ses détours. Dilemme.

Avant de me rendre au bar miteux, j’achète un pneu. Si chaque personne achetait un pneu avant de se rendre à un bar, il y aurait beaucoup moins de problème. Je ne sais pas pourquoi. Acheter un pneu, surtout dans un bazar mexicain, remet les idées en place. Permet de croire en la route. En la vie. Diminue l’envie d’aller au bar. Théorie complètement dénudée de sens. Vite, au bar.

Désillusion

Sam attend patiemment devant la porte. J’ai pris 49 minutes de réflexion, ce qui explique cette attente imposée à mon futur compagnon de route. Je suis prêt à tenter le coup, au moins pour une journée. Après, on verra.

Il ne m’énerve pas outre mesure, il a l’air sympathique et je me suis toujours bien entendu avec les gens aux oreilles décollés. Je me dis qu’au pire, elles feront ombrage au soleil.

En jasant autour de quelques Tecate, je découvre un type vraiment correct. Ancien marine, il a rejoint les rangs de la vie civile pour cause de désillusionnement. Je crois. Il voulait travailler avec les avions et voir le monde. Il a vu le monde, un peu. Japon, Philippines. Et les avions, il les a vu de loin.

Il réparait des machines qui servent à faire démarrer les moteurs d’avions. Comme si quelqu’un rêve de guérir le corps humain et finit par vendre des souliers. Ben quoi, le corps humain a besoin de souliers. Comparaison complètement dénudée de sens. Vite, la route.

Il ne sait pas trop ce qu’il fera après son voyage. Peut-être guide de plein air. Peut-être pas. Pour l’instant, il veut se rendre à Cabo. Et il ne sait pas à quel endroit il dormira demain. Ni dans deux jours. J’aime cette attitude.

Départ à deux

Je rejoins Sam-les-oreilles vers dix heures. Pour le grand départ. Et là, le choc prévisible se produit. La rencontre de ses yeux avec mon vélo. L’expression de son visage en dit long. Ses oreilles se décollent davantage (bon, j’arrête avec les oreilles, il n’entend sûrement pas à rire avec ce trait physique). Je vois bien qu’un léger traumatisme l’atteint.

Il me demande si j’ai fait tout le trajet depuis Vancouver avec that bike. Je dis yes sir! Comme dans les marines.

Il me questionne sur ma réserve d’eau. Je lui pointe mes deux cruches en plastique, retenues sommairement par une chambre à air percée, et lui confirme la présence d’une quantité suffisante de fluide. Lui, il a deux gourdes et un sac d’hydratation. Il aime bien ce sac d’hydratation. Il trouve ça pratique.

Nous quittons Loreto dans un cumulus de poussière. Moi devant. Je roule et me retourne parfois, par réflexe. D’habitude, j’aime bien regarder le sillage invisible que je forme sur les routes. Mais là, je me retourne. Et je vois Sam. Bizarre.


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  1. machinchouette says:

    self-conscious

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