Sans raisons particulières

Numéro 178

18 au 24 février 2010

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 18 février 2010 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Sans raisons particulières

Quand je me réveille à l’auberge de jeunesse d’Austin, je réalise à quel point cette ville texane correspond à mon idéal urbain. Adossée au lac, l’auberge offre un isolement, un recul que seule une étendue d’eau peut offrir.

Je me lève de bonne heure (mon voisin ronfle comme un hydravion Beaver) et me lance dans la préparation du café pour la jeune faune de l’auberge. À sentir les émanations de bière qui enrobent le dortoir, je suis persuadé que certains bénéficieront de ma mixture.

Aujourd’hui, je prends le Greyhound pour San Antonio. Point de départ de mon petit voyage vers Marfa, Texas. Ceux et celles qui ont suivi mon périple depuis 2006 peuvent se demander pourquoi je ne reprends pas ma route où je l’avais laissée (Mazatlan). C’est une question légitime, sauf que la réponse souffre d’une grande complexité. Et j’ai une envie folle de voir Marfa. Sans raisons particulières.

Camouflé dans un taxi

Mon chauffeur de taxi, qui fait preuve d’une grande ingéniosité pour insérer mon vélo dans sa voiture, me semble particulièrement sympathique. Nous entamons la conversation avant que le taximètre ne s’emballe. Il a abouti à Austin pour étudier. Après son «degree», il a opté pour le taxi (il a sûrement des raisons pour ça, mais je n’ai pas le temps, ni l’envie de les connaître).

Il connaît Québec et il ne chasse pas, contrairement à la majorité des Texans. Je lui parle des chasseurs américains que je côtoie chaque été, depuis cinq ans. Qui débarquent dans le Nord, arborant des habits de camouflage qui rappellent ceux de Rambo. Sauf qu’ils vont chasser dans la toundra, où les arbres ne poussent pas. Où le feuillage inexistant donne à leur déguisement une absurde inutilité. Il pousse un rire gêné, comme s’il s’excusait au nom de ses compatriotes.

Je lui laisse un pourboire qui frôle l’extravagance. Il faut bien que la gentillesse paye, parfois. Il me souhaite bon voyage et me dit que Marfa va sûrement me plaire.

Encore le Greyhound

Le court trajet de Greyhound se passe sans rien de particulier. Je ne porte aucune attention à ce qui m’entoure. Je suis perdu dans Paradis clef en main et je tente de comprendre. On dit qu’on ne peut comprendre l’inexplicable, mais il faut bien essayer.

Fraîchement débarqué de l’autobus, j’ouvre la boîte de mon vélo et entreprends d’y fixer les roues, les pédales et le guidon. Je laisse la grosse boîte dans une petite poubelle, en espérant qu’elle sera prise par un clochard en quête d’abri. Il est onze heures du soir et je ne m’endors pas. Je roule dans San Antonio, sans raisons particulières.

Je dors au Holiday Inn Express, qui a été érigé dans une ancienne prison. Une nuit apaisante comme une caresse prodiguée à la base des cheveux. Après les œufs brouillés et les saucisses en forme de boulettes de boeuf haché, j’enfourche mon vélo et emprunte Guadalupe Street, qui m’amène jusqu’au Highway 90.

Enfin. Je roule. Vers une destination complètement inutile, vers un but aucunement rationnel. Sans raisons particulières.

Je dépasse des Walmart, des pawnshops, des postes d’essence, des dépanneurs. Une laideur indescriptible qui devient presque charmante avec les kilomètres. Étant donné que je n’ai pas roulé depuis longtemps, je me permets un rythme extrêmement relax. Les pauses de cafés interminables, en lisant le USA today, se multiplient.

Je ressens une certaine hésitation à emprunter la 90, une fois la banlieue de San Antonio dépassée. On dirait que je ne fais pas confiance à ma perception, à mes capacités. À cette petite voix inaudible qui me suit depuis l’enfance. Ce sentiment inutile va sûrement disparaître, mais pour l’instant, il se campe à l’intérieur de moi. Tenace.

Puis, comme une crampe d’orteil, l’hésitation se dissipe comme si elle n’avait jamais existé. C’est ça qui arrive quand l’individu cesse de donner de l’importance à des stupidités.

Sans raisons particulières, tout s’arrange.


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4 commentaires
  1. Mylène says:

    C’est drôle, il me semble que les matins, et ce matin-ci en particulier, ne sont pas particulièrement agréables, ces jours-ci. Merci d’ouvrir la fenêtre vers toi, c’est fou quand l’esprit s’ouvre à une autre réalité, le bien que ça fait.

  2. David says:

    Yes..une nouvelle chronique…! Je l’imprime à l’instant. Je compte bien la savourer aujourd’hui avec mon expresso de 15:00.

    David

  3. Steven MacPherson says:

    Un Roux en aventure, en velo au Texas pour aucune raison, aucun but? Oui sa doit etre mon chum de longue date. Si tu recoit ce commentaire et tu as une couple de minutes ecrit moi j’aimerais bien te parler vieux copain.

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  4. sophie says:

    Et après??? J’en veux plus!!! Bon, pas de pression. J’espère que vous allez bien!

    Sophie
    x

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