Se tuer peut nuire à la santé

Numéro 14

4 au 12 mars 2004

Un texte de
Nelly Arcan

Publié le 5 mars 2004 dans
Idées, Société

p_idees_0304.gifIl y a une quinzaine, on a entendu à Radio-Canada que le pont Jacques-Cartier arrivait au deuxième rang, après le Golden Gate Bridge de San Francisco, du plus grand nombre de suicidés au monde.

Tout le monde réagit aux statistiques, surtout quand elles font monter sur le podium. Et puis, arriver au deuxième rang, peu importe le domaine, ça pose des questions, ça veut dire quelque chose, ça particularise, surtout si le premier rang est occupé par des Américains…

C’est suite à cette constatation du nombre effrayant de suicidés par saut en bas du pont Jacques-Cartier qu’a été envisagée la possibilité de poser des barrières «anti-saut», recommandation qui a été faite par le «Groupe de travail sur les suicides depuis le pont Jacques-Cartier», qui a curieusement appelé le rapport Un pont sécuritaire pour tous.

«Avec les travaux majeurs de réfection qui se terminent, on vient de rendre plus sécuritaire le pont Jacques-Cartier pour les automobilistes, et l’on peut maintenant le rendre sécuritaire pour tout le monde»: le Dr Richard Lessard, directeur de la santé publique, a oublié dans ce rapport que ce n’est pas par accident que les gens tombent du pont.

Depuis déjà des années, il existe une autre forme de «barrière» contre le suicide : la censure dans les médias. Dans un document d’information offert par le département de psychologie de l’UQAM (plus précisément le Centre de recherche et d’intervention sur le suicide et l’euthanasie), on considère dangereuse «l’influence des représentations du suicide dans les médias».

Dans cette optique, voir est une façon de consentir à ce qui est vu, et montrer une chose, c’est donc lui faire de la pub, c’est tenter le diable.

On a déjà vu la même pudeur, ou mieux, la même phobie, avec la cigarette. On en a d’abord interdit la publicité avant d’interdire toute représentation de fumeurs dans les médias. On a aussi interdit la cigarette de bien d’autres façons, par exemple en la surtaxant et en organisant cette propagande de honte qui a fait du fumeur un être aussi abject que les photos de poumons calcinés et de cerveaux crevés présentement étalées sur les paquets.

Depuis plusieurs années déjà, le fumeur est un malade irresponsable qu’il faut écœurer en lui plongeant le nez dans son dedans organique, dans les conséquences biologiques de son acte, bref, en lui photographiant sa laideur intérieure. Peut-être pourrait-on, et ce n’est qu’une suggestion, faire de même avec les gens tentés par le suicide, en leur montrant, sur de larges panneaux, ce à quoi peut ressembler un corps repêché en bas du pont Jacques-Cartier?

On sait déjà qu’au Québec, comme dans tous les coins occidentalisés du monde, le suicide arrive au premier rang des causes de mortalité chez les jeunes de 15 à 29 ans, et chez les hommes de 15 à 45 ans, devançant le sida, le cancer et les accidents de la route. On sait tout ça, on sait aussi qu’il faut faire quelque chose. Mais aborder un problème en interdisant ce problème, en plaçant le «bonbon» hors de portée, derrière des barrières, est la meilleure façon de ne pas l’aborder.

Les suicidaires empêchés de sauter du pont Jacques-Cartier vont aller sauter ailleurs, c’est tout. En posant ces barrières, on agit comme devant les prostituées et les commerces de babioles érotiques: on leur désigne un quartier, on les repousse seulement un peu plus loin, hors de la vue.

Ce que je tente de dire, c’est que le phénomène du suicide a une complexité, et aussi une gravité, qui méritent l’attention de tout le monde, et les efforts de recherche dans toutes les disciplines. Ce que je tente de dire aussi, c’est que le suicide n’est pas une tumeur, ce n’est pas une tache ou un furoncle, ce n’est pas une vie en moins d’un consommateur ou d’un payeur de taxes, mais un acte, peut-être le plus radical en dehors du meurtre, par lequel l’individu indique qu’il est possible de choisir de mourir.

Si les gens se suicident en grand nombre dans nos sociétés industrialisées, ce n’est sûrement pas parce qu’elles n’ont pas prévu pour eux des barrières, ce n’est pas non plus parce qu’elles auront représenté des suicidés dans les médias…

C’est peut-être parce que (entre mille autres choses), le maternage de l’État qui organise tout à distance de la réalité quotidienne de ses citoyens vient de pair avec la déresponsabilisation de ces mêmes citoyens face à la misère de leurs proches. Il ne faut pas oublier que les barrières les plus solides contre la détresse des gens qui nous sont chers, c’est encore vous et moi.


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