Sergio Kokis: le gai savoir

Numéro 23

5 novembre au 2 décembre 2004

Un texte de
Yohann Saint-Amour

Publié le 5 novembre 2004 dans
Culture, Livres

p_livres_ent_Kokis.gifLire un roman de Sergio Kokis est toujours une expérience enrichissante. L’histoire qu’il nous raconte dans L’Amour du lointain, son plus récent livre, est traversée par quelque chose de fort. L’infinie solitude de l’homme, pour ainsi dire. Rencontre avec un voyageur lucide.

Il y a 10 ans, Sergio Kokis a pris le monde littéraire par surprise avec son premier roman, Le Pavillon des miroirs. Quelques prix et une dizaine de romans plus tard, Sergio Kokis revient avec L’Amour du lointain, à la manière d’un autoportrait.

«À 50 ans, j’ai publié Le Pavillon des miroirs et le ciel m’est tombé sur la tête. Les prix, les entrevues et tout ça. Je me suis dit: ai-je vraiment besoin de tout ça? Puisque j’ai toujours été préoccupé par mon identité, j’ai voulu revenir en arrière, pour étudier les 10 ans de ma vie que j’ai consacrés à la littérature. Comme un archéologue, plonger dans ma mémoire à la recherche des artéfacts pour tenter de reconstruire cette époque. Apprendre pourquoi le langage a tenté de faire un coup d’État contre la peinture. Et là, j’ai réussi à compartimenter: il y le langage et il y a la peinture. Le langage a eu son dû. Je retourne maintenant à la peinture de manière plus sereine.»

En 1966, Sergio Kokis quitte discrètement le Brésil pour la France, où il complète une maîtrise en psychologie. Il immigre au Canada en 1969, pour finalement s’établir à Montréal en 1973. Il pratiquera la psychologie pendant 20 ans à l’hôpital Sainte-Justine. Il se consacre entièrement à la peinture et à l’écriture depuis une dizaine d’années. Ces détails sont importants puisque Sergio Kokis tente d’élucider son parcours, dans L’Amour du lointain, et surtout, l’origine de ses romans, pour tracer les lignes de sa propre errance.

«Je pense que nous sommes tous des errants et des solitaires. Mais beaucoup de personnes ne choisissent pas la liberté. Elles essaient de le nier en s’attachant à des croyances, à des choses matérielles, à des idéologies ou à des religions. Elles essaient de prendre un autobus dans lequel il y a plein de monde. Elles ne regardent pas la mort, donc elles oublient qu’elles vont mourir seules. Moi, je suis une personne qui n’était pas douée pour s’attacher à des croyances. J’étais un traître à toutes les causes, mais pas à moi-même. J’ai donc pris la responsabilité de jouer ce jeu-là à fond, pour dire aux autres qu’il n’y a rien d’immoral à être solitaire. Au contraire, je développe un sens moral, un sens éthique à cette quête d’identité individuelle.»

Par l’intelligence de la narration, Sergio Kokis entraîne le lecteur dans un univers aussi grave que fantaisiste. Ici, l’auteur s’appuie sur des souvenirs d’enfance, le travail de l’écrivain, l’inattendu de la vie quotidienne, et plusieurs écrivains et philosophes pour poser les questions les plus fondamentales dans les termes les plus simples.

Ceux qui aiment décortiquer l’âme humaine découvriront, avec L’Amour du lointain, l’importance de la mémoire dans la quête de l’identité. «Si vous oubliez tout ce qui vous concerne, vous n’existez plus. Vous êtes un robot ou un mammifère. Vous n’êtes plus la même personne. L’identité, c’est l’ensemble des façons qu’on a eu d’agencer nos souvenirs en récit. Vous êtes le récit de vous-mêmes, et c’est ce récit qui donne votre identité. Les gens oublient que la mémoire, c’est l’essence de l’être humain. Votre mémoire est un roman de vous-mêmes. Pour un écrivain, c’est fascinant.»

L’analyse, avouez-le, est plutôt brillante.

Mieux encore, Sergio Kokis affirme haut et fort que l’écriture est un jeu. «Pour moi, le travail intellectuel est un jeu. Et c’est dans la mesure où il est un jeu qu’il peut atteindre un niveau de profondeur qui est substantiel. Albert Einstein ne s’est jamais penché sur quelque chose pour se rompre la cervelle. Il ne faisait que s’amuser. Il faut que l’œuvre soit comme un miracle, qu’elle vienne des anges. Quand je suis invité dans les universités, je dis que l’écriture est un jeu, comme de regarder les nuages ou faire des bulles de savon. Mais attention, l’écriture est aussi un métier. Si vous voulez aller en profondeur, il faut posséder son instrument de travail, la langue française. Parce que l’écriture est un jeu dangereux.» Pour Sergio Kokis, l’écriture représente un antidote à la mort, à l’absence de sens.

On le voit, Sergio Kokis n’a rien perdu en humour ni en caractère, si bien qu’en parcourant L’Amour du lointain, on a aussitôt envie de relire ses premiers romans. De Errances à L’Art du maquillage, en passant par Le Sourire blindé, il a trouvé mieux que quiconque les mots qui disent l’étendue de la solitude humaine. Oscillant entre comédie et tragédie, les romans de Sergio Kokis viennent jeter un éclairage différent sur les grands dilemmes de l’existence.

Comme son titre l’indique, L’Amour du lointain est un appel au dépaysement. Mais aussi un clin d’œil au philosophe Nietzsche. «L’Amour du lointain est synonyme d’aventure. Parce que le lointain, c’est l’inconnu. Ce qui est connu, c’est l’intérieur, la famille, notre pays, notre langue. L’aventure implique de prendre des risques. En sortant de votre monde ouaté et de votre idéologie, vous courez des risques. L’alpiniste ne méprise pas les gens qui ne montent pas les montagnes. Mais lui, il a besoin de ce risque pour se réaliser. L’aventure, c’est le désir de sortir de notre condition et de se confronter à la nouveauté, à quelque chose de différent. Moi, j’ai l’intime conviction que l’aventure fait partie de l’amour du lointain.»

Au bout du compte, L’Amour du lointain est un livre poignant et touffu, dense et passionnant. Un «récit en marge des textes» qui pose des questions pertinentes sur l’exil, la mémoire, l’écriture, l’identité et, bien entendu, le proche et le lointain.

L’Amour du lointain, Sergio Kokis, XYZ Éditeur, collection «Romanichels», 2004, 320 pages.


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