Simplicité volontaire

Numéro 67

9 au 15 mars 2007

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 9 mars 2007 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Simplicité volontaire

La mécanique du vélo se veut fort simple. Des pédales, des roues, des câbles, des freins et parfois, une béquille.

Ou un «pied», comme disait le gros vendeur de vélo de ma jeunesse, en ajoutant douze dollars à la facture de mon BMX tout neuf.

Je n’ai jamais compris pourquoi le «pied» existait. À mes yeux, il est aussi utile qu’un V8 «tablette» l’est pour se désaltérer. Mon vélo n’a pas de pied. S’il en avait un, je l’utiliserais pour brasser les macaronis.

L’homme a probablement inventé la béquille pour vélo dans un moment de faiblesse. Une de ces passes bizarres de la vie où l’être humain se doit de créer du sens, à tout prix, sinon il perd la tête. Le problème, c’est qu’à trop vouloir mettre au monde des inutilités, la simplicité en prend un coup. Et la simplicité, moi j’aime bien.

C’est sa définition, qui elle, n’est pas simple. Pour Monsieur Chose, la simplicité se résume à sa Toyota Echo, sa tondeuse et ses coupons deux pour un au club vidéo. C’est tout. Un gars très simple.

Pour l’Autre, une petite BMW de base, très simple, fait l’affaire. C’est tellement relatif. C’est quoi la simplicité pour un petit Mexicain caché aux États-Unis qui envoie de l’argent à sa famille tous les mois? Pour le clochard qui s’étend sur son banc, avec une cannette de Budweiser comme oreiller, c’est quoi? Pour Bill Gates, c’est quoi? Je cherche une définition universelle. Après plus de 1000 kilomètres, je ne l’ai toujours pas trouvée.

La simplicité d’un feu de foyer

J’ai soif. Je m’arrête dans un café et commande un jus de fruits frais. Oranges, ananas, fraises. Je sirote le liquide un peu consistant en faisant le plus de bruit possible avec ma paille. Ça m’a toujours fait rire. Heureusement, je suis seul pour entendre ce petit concert.

Je prends une bonne respiration, le nez dans mon verre, les yeux rivés sur le grumeau de fraise coincé à l’embouchure du tube de plastique. L’odeur me rappelle une certaine période de ma vie, où j’étais commis aux jus (où ingénieur en liquides fruités, ça dépend de votre définition de la simplicité) pour un petit commerce d’Honolulu. Période où mon bonheur était directement proportionnel à la longueur de mes cheveux et à l’absurdité de mon apparence. Mes cheveux étaient longs. J’avais l’air fou mais heureux comme un pigeon dans l’haut.

Revenons à la mécanique du vélo. Tout le monde dit qu’elle est simple. Mais moi, je ronge mes cuticules jusqu’au sang quand vient le temps d’ajuster mes vitesses. Des larmes dévalent mes joues poilues quand mon ego se fait marteler à coups de dérailleurs bruyants et de guidon tout croche.

Je veux pourtant apprendre, au moins caresser le seuil de la compétence. Je me demande pourquoi, dans mes cours de technologie du secondaire, on a construit une maison en bouts de bois et un porte-balai minable sans jamais nous enseigner l’ajustement des vitesses d’un vélo.

Je sais, c’est censé être facile. Comme monter un meuble IKEA. Moi, j’ai de la misère. Ben de la misère. Je m’excuse. Je rêve du jour où je démonterai mon vélo, m’enverrai toutes les pièces par la poste, et remonterai le tout avec un verre de porto à la main, la musique dans le piton, à côté d’un feu de foyer.

Du calme la victime. Je me retrousse les manches. D’ici la fin de mon voyage, je serai compétent en ce qui concerne la mécanique vélo. Voilà mon objectif. Ma récompense ne sera pas Punta Cana mais bien la Terre de feu. Enchaînons, puisqu’il est si facile d’ajuster une chaîne de vélo…

Ivakkak

Un autre moyen de transport qui brille par sa simplicité: le traîneau à chiens. Analogie plutôt décousue avec mon voyage à vélo, mais nécessaire.

Depuis 2001 se tient une course de traîneau à chiens dans le Nord du Québec, au Nunavik. Ivakkak, que ça s’appelle. Cette année, le trajet mène les participants de Quaqtaq (population: 333) jusqu’à Ivujivik (population: 320).

C’est une course organisée, avec des escortes en motoneiges (qui ne demandent rien en retour des services rendus), un comité organisateur, etc. Cette course m’allume. Comme des aurores boréales mauves, toutes simples mais d’une beauté presque palpable, Ivakkak représente pour moi une grande bouffée de simplicité. Le traîneau, les chiens et l’homme (ou la femme). Le froid, la faim, la solitude.

Le plus beau dans tout ça, c’est la signification du mot Ivakkak. En Inuktitut, ça veut dire «le rythme de croisière des chiens». Le moment où les chiens performent. Où ils se fondent avec le «musher», le traîneau et les éléments. Où ils avancent, sans regarder derrière, sans se rendre compte qu’il fait -42 °C.

Tout juste avant Crescent City, Californie, je pogne mon Ivakkak. Le meilleur rythme de croisière depuis mon départ. Malgré le vent, la pluie et les gros motorisés qui traînent une voiture, un scooter, un cabanon, j’avance comme s’il n’y avait pas de lendemain.

Malgré les bruits bizarres de mon vélo, je dévale les côtes et négocie les courbes avec l’habilité d’un chien de tête. Pour remplacer les aurores boréales, un arc-en-ciel, au loin, se dessine…


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