Sous le pont

Numéro 116

16 au 22 mai 2008

Un texte de
Mathieu Meunier

Publié le 16 mai 2008 dans
Chroniques, Le boutte, c’est le boutte, point

Sous le pont

En 2e année du primaire, je détestais mon enseignante. Elle avait les dents croches. Un point de beauté, comme une graine de toast sur un morceau de fromage, prenait naissance près de sa bouche pâteuse. Elle dégageait tout, sauf de la douceur.

Elle disait que je mouillais mes yeux pour rien. Que j’étais trop sensible. Elle avait parfaitement raison. Je pleurais à la vue d’une hirondelle morte ou à la suite d’une conversation un peu brusque. En 2e année, je mouillais souvent mes yeux. Et mon lit. Mais ça, c’est une autre histoire.

Un jour, en revenant de l’école, je décidai de construire un robot pour tuer cette méchante enseignante. Comme ça. Comme on décide d’aller cueillir des pommes ou d’acheter le 7 jours. Je démolis mon Vic 20 dans le but d’extirper les pièces nécessaires à la mise au point dudit robot. En vain.

Je n’accouchai jamais de cette machine meurtrière. Probablement à cause de mon manque d’utérus et de connaissances robotiques. J’aurais probablement dû attendre l’avènement du Commodore 64.

Tu ne tueras pas

Ma mère découvrit les pièces du Vic 20, étalées dans la partie non rénovée du sous-sol. La petite cave, qu’on l’appelait. Pas ma mère, la salle non rénovée.

Elle était fâchée. Elle me dit qu’il ne fallait pas tuer. Peu importe la raison et les circonstances. Depuis ce temps, je ne veux plus tuer les gens. Quand je n’aime pas quelqu’un, soit pour sa méchanceté ou sa stupidité, je pense au Vic 20. Et ça passe. C’est ce que j’ai appris en 2e année. C’est tout.

Mon enseignante fut donc sauvée. Grâce à ma mère. C’est probablement une bonne madame qui méritait de vivre. J’espère juste qu’elle a rencontré la douceur, quelque part en vieillissant.

Je sors de ma sieste tout doucement, dérangé par des bruits de vélos qui crépissent à mes côtés. Trois petits Mexicains rôdent à proximité. Inoffensifs comme une pelote de laine dans le fond d’un tiroir, ils me posent quelques questions et traversent la rue en vitesse. Probablement pour aller s’acheter des jujubes au petit dépanneur.

Ils sont peut-être en 2e année. Ils n’ont pas l’air d’avoir de pensées meurtrières, ni de connaissances extraordinaires en robotique. C’est aussi bien comme ça.

L’école abandonnée (lieu d’une sieste douce et réparatrice) ravive des souvenirs primaires et secondaires. Des souvenirs d’école. Je revois toutes mes années scolaires en deux minutes, m’asperge de crème solaire et quitte les lieux, comme si la récréation venait de finir. Je retourne en classe, sur la route.

Vive le vent et les ponts

Un petit coup de pédale me propulse à plusieurs mètres. Un autre suffit à me faire dépasser une borne kilométrique. Vive le vent. Comme la chanson de Noël. Même après ma pause littéraire, ma sieste, et mes multiples arrêts inutiles, je dépasse le cap du 100 km avant le coucher du soleil.

Ce soir, j’ai le goût de camper. Fait longtemps. Je sors de la route et pousse mon vélo à travers les sacs de plastique, les canettes de bière et autres déchets qui parsèment les bords de la Transaméricaine.

Je déniche un pont qui offre une propreté presque suspecte. On dirait que le vent a poussé les cochonneries plus loin, me laissant un petit coin tout propre pour y passer la nuit. C’est gentil.

Le soleil se couche. J’ouvre une canne de thon et me régale. Je termine mon Gatorade tiède et m’allonge sur mon sac de couchage.

J’ai ce drôle de sentiment agréable qui me visite. Celui qui réconforte et qui provoque un clignement des yeux. Je ne sais pas comment on appelle ce sentiment. Je ne sais pas s’il revient chaque fois qu’on se trouve sous un pont.

Et je ne sais pas pourquoi je dors dans un endroit incroyablement propre, quand tout autour s’apparente à un dépotoir. Je ne sais pas si mon enseignante de 2e année sait que je pense à elle, à ce moment précis, sous un pont, au Mexique, à minuit.

Je ne crois pas.


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  1. Mylène says:

    Miam, c’est bon ce que tu nous mets sous la dent.
    Merci!

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