Spam, flaques et pizzas

Numéro 14

4 au 12 mars 2004

Un texte de
Nicolas Ritoux

Publié le 5 mars 2004 dans
Fiction, Nouvelle

p_nouvelle_0304.gifJe travaille, je dors, je vis dans une grande tour de béton néon peuplée d’insectes immobiles, collés à leurs plaques de silice. Ils sont loin d’être morts, ils ronronnent à l’unisson toute la journée comme ça, bien au chaud l’hiver, bien aérés l’été, sans but intéressant. Ils mastiquent des chiffres, ils se promènent sur Internet, ils s’assurent que la civilisation avance.

Toute cette informatique est entretenue par une armée de travailleurs silencieux en chemise blanche, le cou bien serré pour que la sueur ne sorte jamais par le dessus mais seulement par flaques sous leurs bras, rare trace de vie dans la bâtisse. Comme ils ne lèvent jamais ni les bras des claviers, ni les yeux des écrans, il faut les avoir observés longtemps, surpris en flagrante flaque pour le savoir. C’est qu’on n’a pas le droit d’entrer dans les autres bureaux. Ça ne se fait pas. Mais je le sais pour les flaques, d’abord parce que j’en ai aussi, et puis parce que j’ai vu celles du gros moustachu d’à côté. Il sort cinq fois par jour, à heures exactes, fumer sa clope et l’écraser sur ma porte. Je ne lui dis rien, du reste il passe sa manche de chemise méticuleusement pour nettoyer cette tâche, cinq fois par jour après chaque clope.

Quand ma première pizza fut livrée dans cet univers impeccable, ça m’a donné comme un espoir. Même tranchés emballés cuits, le poivron le pepperoni avaient l’air bien vivants et sympathiques dans mon triste bureau. J’ai cru n’avoir pas mangé depuis cent ans. Et ça a continué comme ça. Dix pizzas, cinquante, cent. Comme je ne sortais jamais, les boîtes se sont accumulées et ont commencé à ruisseler jaune-orange sur le sol en béton, dangereusement proches de mes ordinateurs. La livreuse Zuka, tel qu’écrit sur son uniforme, ne semblait pas se formaliser de tout ce travail, elle continuait à s’exécuter, sans un mouvement de ses beaux cils d’Arabe, elle me gavait jour après jour, puis jusque dans la nuit, froide et mécanique, la ceinture bien plaquée sur sa taille, livreuse quoi.

Après un mois au régime gras, j’ai cessé d’avoir faim et de sursauter aux sonneries de Zuka. J’ai alors eu le courage de l’affronter. C’est arrivé pas entièrement par hasard, en fait un accident purement mécanique. Les boîtes croûtes qui jonchaient le sol m’empêchaient presque d’ouvrir à Zuka, l’air climatisé n’était plus de taille contre l’odeur, si bien que d’atteindre la porte, déjà, c’était un enfer. Trébuche, pousse, tombe, Zuka s’est retrouvée nuque première dans la porte d’en face! C’était l’heure du moustachu qui venait de l’ouvrir et il en fut ébahi, le temps pour Zuka de dévaler l’escalier.


- Rentrez, cher voisin. On peut bien faire une entorse au règlement!

Le bureau est identique au mien, une vraie magie, on croirait un miroir. Mêmes écrans partout, lumière crue, excepté un petit sec à l’air débile qui me fait des grand yeux… gras, les yeux. C’est Adonis, le « fidèle associé » qui me prend dans ses bras le regard énorme.


- Sais-tu ce que c’est qu’un zombie? Informatique, bien sûr! Alors, un zombie?

Avant qu’il me bave dessus, Moustache tire brutalement Adonis à le faire tomber. En effet, il lui a attaché le pied à une chaîne, juste assez pour se rendre jusqu’à la porte. Il me prend de sa manche encore pleine de cendres par l’épaule. Il me presse de parler de moi.


- Marketing! Marketing de masse! Pharmaceutique principalement, pour le compte de clients n’est-ce pas, moi je ne suis qu’intermédiaire. Je contacte des consommateurs, Internet, tout ça, Internet.


- Les prescriptions aussi!, qu’il me pousse d’un coup de coude.


- Certainement, tout est là, c’est bien entendu.

Moustache a comme un tic. Ils se regardent…


- Ça sent la pizza, chez toi…

Adonis qui siffle, il me regarde bizarre, là, alors qu’il n’y a pas cinq minutes il m’aimait!


- J’ai dit ça sent la PIZZA!

Moustache tente bien de le retenir, rien à faire, des moulinets sur son siège faux-cuir comme un singe, il renverse tout son café sur ses ordis, s’en fiche… son bouton de cravate qui en pète… mais il ne peut pas me rejoindre, il est comme coincé là dans sa gesticule…


- Adonis, pourquoi n’irais-tu pas vérifier! Mais ne touche pas le monsieur, je t’en prie.

Il sort sa clé, libère la chaîne d’Adonis qui se précipite dehors. C’est maintenant à mon tour de me sentir fébrile. Ça me vient comme un éclair : Moustache se doute que je suis un minable spammeur. Publiposteur. Polupouri. Il va peut-être me frapper?


- Je jure que c’est pas moi, la pizza.

Il ne répond pas, juste la moustache qui remue. Il songe à s’allumer une clope là maintenant, pourtant pas son heure. Il a l’air dérouté, ce vieux. Il avait retiré sa main, mais là il me la repose, cette fois bien ferme du bout du bras. On entend des pas dans le couloir. Zuka qui passe la tête par la porte. Un cri étouffé… et puis plus rien. Les deux ont pris la fuite! Moustache avait l’air de s’y attendre.


- On dirait qu’Adonis reviendra pas, dit-il avec mélancolie.


- Parfait, salut chez vous!

Il me saisit par le cou d’une force surhumaine, me plaque la gueule dans les claviers.


- Au nettoyage mon Adonis! C’est à ton tour!

Tour de quoi? Il m’explique:


- Puisque tu as les compétences requises, je te donne l’emploi d’Adonis. Mais je suis vieux, comme tu sais, et il faudra t’appeler Adonis aussi pour pas m’embrouiller. À part ça les journées sont assez simples.


- Très bien, d’accord…


- On a tous nos petits programmes ici, nos zombies qu’on appelle, qui se promènent sur Internet, quand y en a un qui trouve un coupable alors toi tu fouilles, tu ramasses l’adresse et tu lui appelles de la pizza. Tu me le bourres de pizza, tant que pizza se peut.


- Mais pourquoi pas la police, au lieu?

Il s’emporte rouge. Noir. Sa flaque sous les bras, c’est maintenant la chemise, ça lui sort partout.


- Le gouvernement ne fera rien! Le gouvernement ne fait jamais rien! Le gouvernement me paie! C’est tout! Il paie la pizza! Et tant que j’aurai de la pizza, je jure, jure par le sang de mon propre Adonis, qu’aucun de ces moins-que-rien ne pourra plus polluer Internet!

Moustache gonfle maintenant le torse, se fait prof, tandis qu’il m’attache doucement la jambe à sa grosse chaîne…


- Mon Adonis, vois-tu, la pizza a cette faculté à fortes doses d’emboudiner les doigts de ces petits malins, si bien qu’ils ne peuvent plus écrire leurs satanés courriels sans faire des pâtés de caractères illisibles. Alors l’orthographe aussi, tout y passe, forcément, ils ne vendent plus rien avec un tel langage. On les affame à coup de pizza! C’est pas beau?

L’Adonis d’avant moi s’est marié et eut beaucoup d’enfants. Du moins je crois, car Zuka ne livre plus de pizza. Moustache fait maintenant affaire avec un autre, Mario il s’appelle, ce qui lui fait plus italien mais c’est sans importance, je ne l’ai jamais vu et ne verrai plus personne. Je travaille sans relâche pour traquer mes ex-collègues, les yeux rivés sur les écrans, Moustache en arrière qui fume ses cinq clopes par jour et m’enferme la nuit. Au fond, rien n’a vraiment changé pour moi. Les insectes que j’entretiens à présent ronronnent pour la justice au lieu du crime, ça ne change rien pour eux non plus. Tout de même, Moustache a ses petits accès de colère, il tire d’un coup sur la chaîne sans prévenir, ça me déchire métal glacial dans la cheville, le temps d’un cri. À part ça, pas grand chose, on reste tous les deux assis comme ça toute la journée.

Les pizzas sont maintenant pour les autres. Moi, je n’en mange plus mais je les goûte encore en rêve quand je m’assoupis, ça me permet d’oublier un peu mes insectes et leurs calculs, j’imagine un beau gâteau de mariage, pepperoni-poivron, fromage aussi, sur lequel Zuka et Adonis trônent en figurines d’amour.


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