Stacy

Numéro 66

2 au 8 mars 2007

Un texte de
Marie-Élaine Guay

Publié le 2 mars 2007 dans
Fiction, Nouvelle

Stacy

J’ai toujours eu une opinion désagréablement mal informée envers l’industrie du sexe et la prostitution visuelle de tout genre.

La première fois où je suis allée aux danseuses, je me souviens, c’était pour mon anniversaire de 18 ans — dans le temps où je n’avais que des chums de gars…

Leur seul argument était que je devais y goûter avant d’exécrer. Je leur ai balancé un discours similiféministe tout droit sorti d’un épisode de Gilmore girls. Après six bières, je me suis laissée convaincre, et nous arrivâmes dans une taverne miteuse pas loin de Portneuf.

Ça sentait la rouille et le chevreuil blessé. Après avoir donné 10 millards de zillions de dollars au gros Bob pas de vie qui nous a amenés à notre table (qui était en fait plutôt un genre de plateforme en plastique chambranlante), on a acclamé Stacy, qui entrait en scène au même moment où nous commandions nos bières à 45 $ chacune.

Elle se dandinait et se frottait contre le poteau en lineoléum de façon très cirque du soleilienne. C’était hautement dégueubeurk.

Elle avait des grosses fesses de texture fromage cottage, et je me suis esclaffée tout le long. Pour me rendre compte par la suite que mes amis, eux, avaient les larmes aux yeux devant le spectacle donné par une femme qui aurait très bien pu être leur mère…

Je voulais m’en aller. Mais en même temps ma curiosité était tellement piquée que ça faisait mal, alors je decidai d’aller vider ma vessie. En poussant la porte, je perçus des sanglots et je découvris une Stacy plus que désemparée, en boule dans un coin.

Je pense aux bactéries couvrant les planchers des toilettes publiques tout en tentant de ne pas lui faire vivre mon épisode brutal d’obsession-compulsion et ma peur phénoménale des microbes. «Quessé que t’as toé? », lui dis-je de façon très polie. «Je pogne pu, le monde rit d’moé sur le stage osti!», fut sa réponse.

Ne sachant trop que faire, je lui donne du papier brun et essaie de débarbouiller son visage couvert de mascara cheap.

«Ça te tente pas de te trouver une job plus valorisante, au pire?». Elle me jette un regard alarmant comme si je venais de lui demander de noyer son chien Fido et de le manger pour souper. Bref, une face de végétarienne accablée. On jase, là.

Sa mère était danseuse elle aussi et son père a quitté le foyer familial quand elle n’avait que trois ans. Ça me rappelle un roman de Danielle Steel, mais je garde ça pour moi. Elle est sympathique, sous toute cette graisse. Je l’aime bien Stacy. Stacy et sa voix hochelaguienne et ses gros seins pendouillants. Stacy et son mascara.

Je lui souhaite bonne chance, tout bonnement. Je vais ensuite chercher mes amis et nous décalissons. J’ai le coeur gros, les lèvres un peu sèches après avoir parcouru une longue route d’émotions consécutives. Je pleure en fermant la porte derrière moi, me disant que je dois me concentrer sur mon futur, mes décisions, mes idées.


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire

Nous sommes désolés, il n'est pas possible de réagir à cet article pour le moment.