Stars au-devant de la mort

Numéro 192

2 juillet au 12 août 2010

Un texte de
Maître J

Publié le 2 juillet 2010 dans
Culture, Musique

Stars au-devant de la mort

On fait de l’art pour braver la mort, pour être reconnu avant de mourir, pour vivre sa vie jusqu’au bout. Dans cet article, Maître J explore quelques liens entre l’art et la mort.

Star nue, star immortelle. Des fesses de Beyoncé aux cicatrices de 50 Cent

Des beaux corps nus, c’est attirant. Les corps nus attisent également la flamme rebelle, en repoussant les limites de l’acceptabilité sociale de la nudité. Soit. On continue de dévêtir les stars parce que c’est agréable à regarder et parce que c’est rebelle.

Au-delà de ça, pourtant, ce qu’il y a d’attirant et de repoussant à la fois, et donc de vraiment cathartique dans le fait de voir des gens danser, chanter et jouer nus, c’est que ça brouille les associations qu’on fait normalement entre nudité, vulnérabilité et expression artistique.

L’expression artistique défie la vulnérabilité humaine. Quand on dédouble l’expression vulnérable en jumelant art et nudité s’ouvrent deux possibles: le malaise ou l’adulation. L’expression artistique nue nous fait effectivement soit aduler ce qu’on voudrait être, soit se gêner de ce qu’on voudrait ne pas être.

Pour s’en convaincre, comparons les vidéoclips de Single Ladies, celui de Beyoncé et la parodie qu’en a faite un des Jonas Brothers. Dans le clip original, on est fixés sur ces trois corps féminins parfaits qui dansent frénétiquement du haut de leurs talons comme si de rien n’était – on les sent surhumains. Comme si la perfection, après tout, était de ce monde.

Quand on regarde ensuite la parodie des Jonas Brothers, où le pauvre Jonas a l’air tellement vulnérable qu’on ressent un malaise pour lui – pour nous au fond –, on se dit tout à coup que ça doit donc être difficile d’être comme Beyoncé – et qu’on ne sera jamais comme elle.

On aime voir 50 Cent torse nu pour la même raison: il a déjà reçu 9 balles de fusil, mais n’a pas peur. Dans le film biographique le mettant en vedette, Get Rich or Die Tryin’, il retire sa veste pare-balles pendant son spectacle – il est surhumain, hors d’atteinte, comme Beyoncé. Nous, on n’est pas menacés de mort – mais on se gêne davantage d’enlever notre chemise que lui.

On n’est ni sculptés comme eux, ni braves comme eux. Et on l’oublie un instant en les regardant.

Mourir avant le temps: pensées sur la mortalité précoce dans le milieu artistique

Elvis Presley et Michael Jackson, Heath Ledger et Brittany Murphy, Mozart, Jimi Hendrix, Janis Joplin, Jim Morrison, Kurt Cobain. Tous morts très tôt. Et d’autant plus légendaires. Qu’y a-t-il de si fascinant à mourir si tôt? De si étrangement romantique?

Tout se passe comme si ces gens avaient davantage profité de la vie que les autres – ils ont tellement sucé la moelle de l’existence qu’ils en ont épuisé les stocks avant le reste des gens. Ils ont défié les limites de l’humain et suscitent notre admiration à cause de cette autodéification.

Dans la volonté de s’immortaliser, ils n’ont respecté aucune des limites de la condition humaine – humains déshumanisés, demi-dieux. Miroirs de l’impossible. Si la majorité des gens vivent plus vieux qu’eux, c’est qu’ils ont vécu en pantoufles, morts-vivants, ni complètement là ni complètement absents: des lampadaires humains.

Au-delà d’une simple expression de la pulsion de mort, ces immortels modernes jumellent la mort à l’excellence, le dépassement de soi à la nouveauté absolue. Chaque mort est unique, disait l’autre. Et il avait raison. C’est ni plus ni moins la fin du monde.

Et plus ce monde est partagé (comme c’est le cas pour des stars), plus on l’adule et plus on aimerait que ça soit pareil, à notre mort. Évidemment, ce ne le sera pas. On mourra et personne ne prendra note.

La fascination pour la violence

Chansons, peintures, films: l’art mise très souvent sur la violence. On se questionne depuis Aristote à savoir si être témoin de manifestations artistiques violentes attise ou régule les pulsions violentes des êtres humains.

Voir ou entendre des gens violents peut avoir deux résultats sur nous: soit nous libérer de nos instincts violents, soit nous y enfoncer. Chose certaine, ça nous fascine, la violence. Ça nous fascine et nous repousse à la fois. Et ça nous fascine d’autant plus quand c’est représenté.

La plupart des gens ont de la difficulté à être témoins de violence réelle. Mais quand ça se passe dans un film, ça devient un point de vente. L’art est le théâtre de prédilection de la mort: défiée et déifiée tout à la fois.


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