Superstar

Numéro 206

15 au 28 avril 2011

Un texte de
Louis-Simon Pilote

Publié le 15 avril 2011 dans
Chroniques, Made in China

Convaincu qu’il peut survivre en suivant un régime alimentaire à base de scorpions et d’algues marines, Louis-Simon Pilote parcourt la Chine en squattant le divan de qui veut bien l’accueillir. Deuil de patates frites en perspective.

Dans le cossu karaoké de l’hôtel Holyton à Qinjyan, je marine dans le whisky, je «steame» dans la boucane de cigarettes à tel point que je sens ma peau se plisser sur mon squelette.

Quel est le nom du gros Chinois à lunettes et de cette prostituée qui m’apprennent à jouer aux dés? Je ne sais pas et je ne sais pas si j’ai déjà su. Je cherche désespérément le début de cette histoire, comme je cherche en vain la fameuse chasse d’eau que les Chinois auraient inventée et qui, ma foi, doit se trouver quelque part, dans un musée plus au nord.

Voyons donc. Je crois que tout commence quelques jours plus tôt avec une Chinoise gênée dont l’oeil droit n’est jamais totalement ouvert. Elle m’accueille dans son modeste appartement près de la station Gangding à Guangzhou. Son nom est Echo. Timidement, elle me tend le seul verre qu’elle possède, rempli d’eau chaude. Nous attendons Lisa, sa petite amie de coeur.

Le logement est exigu, tout comme le balcon qui m’offre une vue exceptionnelle sur le nuage de pollution qui enveloppe la cité, mais le divan est confortable. J’y resterai 6 nuits pour visiter la ville de 15 millions d’habitants. Combien de fois je me suis perdu ici et par quel heureux hasard j’ai toujours pu retrouver mon chemin? Cela, je ne saurais le dire.

Le soir venu, nous cherchons un restaurant sur les artères achalandées de la mégapole. Les boutiques engagent des «calleurs» qui saturent les oreilles des passants à coups de publicités mensongères. Il y a du monde, beaucoup de monde, du bruit et, parfois, des bagarres, qui tournent mal. À ce sujet, si vous venez à Canton, gardez la tête haute. Le type qui circulait à mes côtés s’est pris une bouteille de bière en pleine gueule. «Blind side», aurait dit Ron Fournier. Le pauvre s’est effondré. Il baignait dans une marre de sang qui salopait sa veste griffée Giordano: un autre produit de contrefaçon, sans doute.

Quelques jours plus tard, j’entre en contact avec Jane, qui vit à Foshan et qui me donne le choix entre deux canapés: l’un est trop court et l’autre, trop étroit. Echo m’avait prévenu: «Ce court périple n’annonce rien de bon.»

Elle m’avait fortement déconseillé ce détour inutile, mais je tenais à voir les Memorials destinés au légendaire Wong Fei Hong et au grand Sifu Ip Man. Il est vrai que Foshan est une ville sans grand intérêt, mais, parfois, ce sont ces chemins qui ne semblent mener nulle part qui nous conduisent aux plus merveilleuses choses.

Jane me présente d’abord le volubile Kyle et une jeune femme dont je ne peux prononcer le nom. Cette dernière nous invite au salon de thé qu’elle tient au rez-de-chaussée de l’immeuble. C’est à cet endroit que je fais la connaissance d’un curieux personnage: Maître Ming, grand chef du Guangdong et fin connaisseur de thé. Ming n’a qu’à humer l’odeur d’un thé pour en identifier l’âge exact: c’est prodigieux. Et puisqu’en 50 ans, je suis le premier étranger qu’il rencontre, il me fait goûter les meilleurs thés de Chine.

Après cinq heures à singer ma pensée et six visites à l’urinoir, Ming décide de me faire part de quelques secrets culinaires qu’il n’a pas l’habitude de partager. Au marché, au milieu des scorpions, des serpents et des tortues, il déniche un gros poisson que le marchand abat d’un geste coutumier. Malgré tout, l’animal gigote toujours dans le sac de plastique que je tiens contre ma jambe et il faudra attendre notre arrivée à l’appartement de Jane pour finir le boulot.

Le lendemain, elle me propose de l’accompagner au mariage d’une ancienne collègue de classe à Qinjuan. Curieux d’assister à une telle réception et n’ayant pas vraiment d’autres projets (en fait, n’ayant aucun projet), j’accepte l’invitation. Festin de roi (genre 15 services), whisky à volonté, vin de riz: tout le monde a la ferme intention de saouler l’étranger…

Et voilà où j’en suis, victime de ma popularité, à la demande générale, je trouve à propos d’interpréter Superstar des Carpenters dans le luxueux karaoké de l’hôtel Holyton.

♫ ♪ ♫ ♪ Baby, baby, baby, baby, oh, baby ♫ ♪ ♫ ♪.


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