Tervetuola Suomi

Numéro 204

4 au 17 mars 2011

Un texte de
Andréanne Fournier

Publié le 3 mars 2011 dans
Chroniques, La chronique scandinave

«Hyvää Päivää. Tervetuola Suomi. Mitä kuuluu?» Ce sont les premiers mots qu’on m’adressa à mon arrivée à Turku, en mai 2009. Après 19 heures de vols et d’aéroports. C’était ma première fois en Finlande.

«Hhuvè quoi? Mitè comment?» Je ne savais pas grand-chose de la Finlande, ni de la Scandinavie, il y a deux ans. J’y suis restée deux mois d’été, trois mois d’hiver, puis j’y retourne en ce sombre et froid (là-bas, je veux dire) février 2011. Tout ça m’a donc donné l’occasion d’apprendre quelques trucs: sur les Finlandais, sur les Suédois, sur le Norden, sur les saunas, sur le pain de seigle, sur les lièvres et sur la wodkà, entre autres choses.

P45 me donne l’occasion de partager mon périple cet hiver avec vous. Un mois de noirceur glaciale à Tampere en Finlande, puis deux mois printaniers dans la nordique et norvégienne ville côtière de Trondheim.

De plus, à 3 degrés de latitude de distance de la très «officielle» frontière du cercle arctique (bon, limite psychologique, me direz-vous), j’ai quand même la ferme intention de me taper quelques heures de train pour passer ladite frontière. Idéalement, en revenir complètement transformée et plus zen est aussi au programme.

Pour l’instant, on est encore dans «l’avant de partir». Mais je dois avouer être assez fière de moi, car je suis quand même bien préparée cette fois. J’ai préalablement exploré (partiellement, parce que ça prend du temps et de l’optimisme) la scène black metal norvégienne, finlandaise et suédoise au cours de l’automne dernier, question de ne pas arriver là-bas et d’être (encore une fois) complètement ignare dans le domaine…

J’ai fait mes devoirs et j’ai aussi étudié le suédois assidûment, je me suis exercée à perfectionner ma recette de koskenkorva salmiakki (j’en reparlerai dans les prochaines chroniques), je me suis ennuyée des saunas, du makkaraperunat et des pirakkas, j’ai continué à détester les sillis (ça aussi, j’en reparlerai) et j’ai revisité les discographies de The Concretes et de The Radio Dept, et aussi les opus de Sibelius et de Seppo Paroni Paakkunainen.

J’ai commencé à regarder la série suédoise Wallander et la trilogie Millenium, inspirée des romans de Stieg Larsson. Attendez… Ah non! Juste les deux premiers films. Malgré mon affection pour le personnage de Lisbeth Salander (l’irremplaçable Noomi Rapace), une perte d’intérêt irréversible m’a empêchée de voir le dernier long métrage (et de lire les livres). Mais bon, l’effort est quand même là…

Sans direction, sans sens, sans verbe

D’accord, mais pourquoi j’apprendrais le suédois au lieu du finnois? La réponse à cette question en dit très long sur les Finlandais. S’il se trouve une chose que j’ai comprise, c’est que leur langue, ce n’est pas juste une langue. Le finnois, c’est les Finlandais. Ça leur ressemble franchement. Et d’ailleurs, ça teinte (et affecte) à peu près 90% de notre expérience en tant que… non-Finlandais en Finlande.

Quelle langue abstraite. Oui, j’ai essayé d’apprendre. Oui, j’ai la tête dure. Bon ça va, je comprends le minimum, l’essentiel pour survivre. Mais même après deux ans, ça s’arrête là.

Tandis que mon suédois progresse majestueusement comme un long fleuve tranquille, mon finnois, lui, reste bloqué, littéralement. J’en suis toujours à la leçon 1. C’est trop abstrait, tout simplement. Trop de: «Non, non! Ça ne marche pas, je ne comprends pas!» Trop de lettres doubles partout avec des trémas pour rien, et pas de verbe avoir (leur verbe avoir, c’est le verbe être employé dans un mode différent).

Et aucun, mais alors là aucun point de repère. Même les noms des rues et des villes sont traduits. Le mot Suomi est la traduction finnoise pour Finlande. Ne cherchez donc pas de variations du mot ristorante, restaurango ou restarantiki-kuva dans les rues, vous n’en trouverez pas. Le finnois, pour moi, c’est des maths. Bref, ça revient à apprendre par cœur une suite de lettres sans direction, sans sens, sans verbe ni rien qui y ressemble. Abstrait, je disais.

Mes simples mais nombreux moments de solitude

Et il m’est arrivé de me retrouver au resto, devant deux portes (celles des toilettes, vu l’emplacement stratégique au fond du corridor… Merci, il y a encore certaines choses qui restent prévisibles…), les yeux dans le vide, à ne pas savoir laquelle choisir entre la porte sur laquelle est écrit «Mies» et celle sur laquelle est écrit «Nainen». Soudain me vient l’idée d’attendre, comme ça, innocemment. Avec un petit air de «Oui, oui. J’attends ma copine qui est aux toilettes. Elle va sortir d’un instant à l’autre. D’un instant à l’autre, c’est ça…» Quelques minutes passent. Quelqu’un va forcément entrer ou sortir… (Je me suis alors retiré trois points pour un sens de l’aventure conservateur, voire inexistant).

Puis je me dis «Mies, ça sonne comme Miss…» Et donc me vient soudainement de l’empathie émotionnelle pour le petit mot écrit sur la porte de gauche. Oui, de l’empathie. Comme une sorte de «Je m’identifie mieux émotionnellement à ce mot parce qu’il sonne comme quelque chose qui me dit quelque chose… Je sens qu’il me parle, à moi, ce petit mot.» Donc, mon instinct féminin me pousse à choisir «Mies».

«En fait, c’est ça, le truc, avec le finnois. Tu ne peux juste pas te fier à quelque instinct que ce soit. Ça ne marche pas. Forget it!», me suis-je alors promis de me rappeler en poussant la porte et en apercevant les urinoirs.

J’ai compris comment se sent un analphabète quand je suis allée faire l’épicerie. Parce que la pharmacie, c’est simplement comme avoir 5 ans; je ne suis soudainement plus autonome et j’ai besoin d’assistance pour trouver un tube de dentifrice.

Et qu’est-ce que je venais chercher, déjà? Ah, oui! Du Polysporin.


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