Thérapie dans la loge

Numéro 40

6 mai au 2 juin 2006

Un texte de
Catherine Perreault-Lessard

Publié le 7 mai 2006 dans
Culture, Théâtre

Thérapie dans la loge

Sous une pluie d’applaudissements, les comédiens exécutent un dernier salut. Le rideau tombe et balaie gentiment la scène du Théâtre d’Aujourd’hui. Si certains spectateurs épongent leurs joues encore irriguées de larmes, d’autres s’empressent d’écouter les messages sur leur cellulaire. Plutôt que de gagner la porte comme tous les autres, Rita enfile son grand manteau gris et décide d’aller rejoindre la comédienne Louison Danis dans sa loge, le temps d’un bravo.

Assise sur le canapé rouge du sous-sol du théâtre, la vieille dame étrangle nerveusement les poignées de son sac brun. Elle attend. Quinze, vingt, trente minutes… L’actrice sort finalement de la salle de bains. Rita se lève, rapide comme l’éclair. « Félicitations, le spectacle était magnifique! », dit-t-elle avec délicatesse. Ses yeux se remplissent d’eau. « Aujourd’hui, j’étais découragée et je ne savais plus quoi penser, poursuit-elle. Ma nièce de 48 ans est très malade et je l’accompagne dans la mort. Mais aujourd’hui, vous m’avez donné la clé pour continuer… Je ne vous oublierai jamais. » Comme une mère qui enveloppe son enfant, Louison Danis la serre dans ses bras. Puis, ses lèvres se posent sur les pommettes ridées de l’inconnue.


Psychologie des foules

« Cette situation résulte du fait que le spectateur se reconnaît dans le personnage. C’est ce qu’on appelle le phénomène d’identification », explique le professeur à l’École supérieure de théâtre de l’UQAM, Michel Laporte. « Le comédien joue des extraits de la vie du spectateur, ce qui crée un effet de miroir entre les expériences de l’observateur et le rôle qu’il interprète. »

L’acteur Normand D’amour a été un témoin privilégié de cette manifestation, alors qu’il incarnait le rôle de Cuirette dans la pièce Hosanna, une œuvre de Tremblay qui raconte l’histoire d’amour orageuse d’un couple homosexuel formé d’un travesti et d’un gars de bécycle. « Après le spectacle, une fille est sortie des toilettes en pleurant, raconte-t-il. Elle a crié à son chum : « tu n’as jamais voulu parler de notre homosexualité, parce que tu es juif. Hosanna, c’est notre histoire! »

Sidéré par la scène qui se jouait sous ses yeux, le comédien a finalement réalisé que cette femme était un transsexuel. « Après la pièce, elle était complètement défaite et elle voulait absolument rencontrer Benoît Brière, qui jouait le travesti, dit-il. Selon elle, sa relation avec son conjoint était identique à celle du couple d’Hosanna. »

Dans le jargon théâtral, cette commotion est qualifiée d’identification trans-narcissique. « L’impression de déjà-vu est tellement forte que la personne s’imagine que le spectacle a été créé expressément pour elle, comme si l’auteur la connaissait et qu’il avait voulu la toucher, précise le professeur Michel Laporte. Le spectateur est persuadé que les acteurs lui font un cadeau, en reprenant ses problèmes personnels. Pourtant, ce n’est qu’un mirage ».

Depuis deux ans, la comédienne Sophie Cadieux interprète le rôle de Braidie, une adolescente de 15 ans hantée par le meurtre d’une de ses collègues de classe, dans la pièce Cette fille-là. « Je n’ai pas vécu la même chose que mon personnage, mais quelques fois, il arrive que les gens m’associent à elle », note l’actrice.

La thérapie dans la loge, Sophie Cadieux connaît bien. « À la fin d’une représentation, un jeune homme de 25 ans m’a pris dans ses bras et s’est mis à pleurer. Il m’a dit qu’il avait été victime d’intimidation, lorsqu’il était plus jeune. D’autres spectateurs m’ont confié leur expérience dans le fameux cercle de la cour d’école, où les bagarres ont généralement lieu », dit-elle.


Des tsunamis de révélations

Lorsqu’on cuisine les comédiens afin de découvrir pourquoi ils suscitent de telles réactions, plusieurs d’entre eux refusent de reconnaître que la qualité de leur interprétation est à l’origine des confessions de leur public. « C’est d’abord l’émotion qui les touche! » assure Normand D’amour. De son côté, Louison Danis soutient que c’est la qualité du texte qui est responsable de cette orgie de larmes et de souvenirs douloureux. « Pour que le public se reconnaisse, il faut que la pièce traite des vraies choses, de l’essentiel, soutient-elle. Ensuite, ce qui est important, c’est la vision du metteur en scène et finalement, la pureté de l’acteur. S’il est profond, il peut devenir un outil artistique et social très fort. »

Aujourd’hui, Louise Turcot est submergée par un tsunami de révélations. Depuis qu’elle est montée sur la scène du Quat’sous pour interpréter le rôle d’un professeur d’université atteint du cancer, les témoignages fusent de toutes parts. « L’autre soir, une dame est venue me raconter ses traitements de chimiothérapie, se rappelle-t-elle. Visiblement, elle avait beaucoup pleuré durant la pièce. Je lui ai demandé si elle avait trouvé ce moment trop difficile à vivre. Elle m’a répondu que non et qu’au contraire, le courage de mon personnage lui avait fait du bien. »

Cette scène n’a rien d’inusité pour Louise Turcot. Après chaque représentation, des dizaines de personnes l’attendent dans le café du Quat’sous, tantôt pour la féliciter, tantôt pour lui étaler leurs expériences avec le cancer. Elle recueille leurs histoires, les écoute, analyse. Elle emprunte les traits d’un véritable thérapeute, mais sans le calepin et sans l’expérience. « Les gens pleurent dans mes bras, expose-t-elle. Je suis prête à les écouter, mais je ne pleure pas avec eux. Comme un psychologue, je compatis, mais je n’entre pas dans leur jeu. »


Théâtro-thérapie

Dans l’effervescence de la loge, les comédiens n’ont effectivement pas les outils nécessaires pour guider les spectateurs. Comme un prête dans un confessionnal, ils écoutent beaucoup plus qu’ils ne conseillent. Un baume modeste sur la plaie encore vive de ceux qui s’aventurent dans la loge. « Dans un processus de guérison, il faut reconnaître son problème, explique Michel Laporte. Lorsqu’il assiste à une pièce, le spectateur n’a pas besoin de mettre le doigt sur son bobo, puisqu’il l’attribue à l’artiste. Il ne fait pas le lien avec ce que le personnage vit et ce qu’il ressent. S’il le voit, ce n’est qu’en partie. »

D’après lui, l’effet qu’exerce une représentation théâtrale sur l’inconscient est semblable à celui d’un rêve. « Le lendemain matin, les gens sont fascinés par ce qu’ils ont vécu durant la nuit, même s’ils ne comprennent pas clairement ce qu’ils ont vu. »

Aristote maintenait que le théâtre possède des vertus thérapeutiques. Il permettrait de « purger les passions ». Le philosophe soutenait que l’art de la scène peut créer chez le spectateur un sentiment de catharsis, qui se manifeste par une impression de soulagement, après la représentation. Par exemple, le fait d’avoir assisté à une scène de meurtre, dans laquelle le coupable est finalement puni, peut le dissuader de commettre un tel geste, parce qu’il a l’impression de l’avoir posé.

Bien que le théâtre ne parvienne pas nécessairement à guérir les spectateurs, de toute évidences, ces moments privilégiés dans la loge sont le salaire des comédiens. « Une des raisons pour lesquelles ils font ce métier, c’est parce qu’ils veulent être aimés », dit Michel Lapointe. Non seulement, ces aveux et ces tranches de vies les nourrissent en tant qu’acteur, mais également en tant qu’humain. « Je donne et ça m’est rendu. Leurs témoignages sont ma raison de continuer », avoue Louison Danis.


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