Tracy Maurice: Fais-moi un dessin

Numéro 28

16 avril au 20 mai 2005

Un texte de
Stéphane Martel

Publié le 16 avril 2005 dans
Arts visuels, Culture, Musique

p_arts_ent_tracyLes pochettes des albums d’Arcade Fire et de Malajube vous ont plu? Colorées, singulières, elles sont l’œuvre d’une jeune graphiste montréalaise du nom de Tracy Maurice. Possédant un style distinctif que l’on reconnaît dès le premier coup d’œil, la jeune femme passionnée d’art, articulée et particulièrement lucide pour son jeune âge, est de plus en plus en demande dans le milieu.

Stéphane Martel s’est entretenu avec l’artiste anglophone de 22 ans alors qu’elle accompagnait le quatuor Arcade Fire lors de leur tournée américaine.

P45: Comment ta carrière a-t-elle débuté? Quand as-tu commencé à dessiner des pochettes pour différents artistes locaux?
Tracy Maurice:
La première pochette sur laquelle j’ai travaillé était celle d’Arcade Fire. Mais j’avais illustré des œuvres auparavant et fait énormément de «silkscreening», alors ce type de design était une extension naturelle de ces deux choses.

Je sais que tu es l’artiste derrière la pochette des albums d’Arcade Fire et de Malajube, mais tu as travaillé avec d’autres groupes?
TM:
J’ai réalisé celle du maxi de Wolf Parade et j’ai travaillé avec d’autres amis qui ont des groupes, mais cet aspect de mon métier de graphiste est encore au stade embryonnaire.

Quand as-tu découvert ce talent pour le dessin?
TM:
J’ai toujours été un de ces enfants qui pouvait prendre un crayon et dessiner pendant des heures. Je n’ai jamais vraiment su que c’était un talent jusqu’à ce que d’autres enfants de mon âge s’en aperçoivent. À l’école primaire, je me souviens avoir eu à créer une affiche qui démontrait les bonnes et les mauvaises façons de tenir un crayon pour écrire. Les enfants dans mon groupe étaient visiblement impressionnés par ma façon de dessiner des mains. Suite à cela, j’ai tout de suite compris que l’art graphique était quelque chose qui était naturel pour moi. Étrangement, encore à ce jour, j’aime dessiner des mains. (rires)

Qui sont tes héros, tes influences principales dans le domaine des arts graphiques?
TM:
Mon père a suivi un cours de design graphique au collège et je me souviens encore de la première fois qu’il m’a montré un logo de Captain Morgan qu’il avait créé. Cette image est l’une des premières qui m’est vraiment restée en tête. J’ai alors réalisé que c’était possible de créer quelque chose de semblable. Dans ce style.

J’étais récemment à San Francisco et je suis restée à cet hôtel formidable dont chaque chambre était décorée par un artiste différent. Une de ces chambres était peinturée par Sam Flores. J’avais entendu parler de cet hôtel sur un site web que je visite régulièrement (www.woostercollective.com), alors je savais qu’il y avait cette chambre. La première nuit après mon arrivée, j’ai immédiatement demandé au commis de me montrer cette chambre. Wow. C’était l’une des installations les plus inspirantes que j’avais eu l’occasion de voir. Son travail est remarquable.

Chris Ware est un autre artiste dont l’œuvre me procure cette même sensation d’émerveillement. Son travail est tellement innovateur sur le plan technique qu’il a lui-même inventé son propre langage visuel. J’admire également le fait qu’il crée sa propre typographie, ce qui est une chose que je tente d’accomplir.

Shepard Faiery est un autre artiste que j’adore, de même qu’Os Gemeos (aussi connu sous le nom The Twins), un artiste brillant de Sao Paulo. Aussi, de Montréal, Barnstormers (www.b-stormers.com) et mes amis, qui sont toujours une source d’inspiration.

Quelles formes d’art graphique t’inspirent?
TM:
Le graffiti et l’art de la rue. J’adore me promener à pied ou sur ma bicyclette dans les rues et les ruelles sombres de Montréal. Ou alors dans les cours à trains et sur les chemins de fer. On peut admirer les œuvres les plus incroyablement pures et authentiques dans les places où on s’y attend le moins. La même chose peut être dite de plusieurs autres villes du monde. C’est pourquoi je suis aussi inspirée par le voyage, le dépaysement. C’est tellement rafraîchissant de voir du travail dans les rues qui n’est pas de la publicité. Du travail qui est délibéré et lucide et qui est le fruit d’une multitude de personnes, et ce, sur une base régulière.

Puisque tu as travaillé au concept des pochettes de disque de quelques artistes, j’imagine que tu aimes la musique. Quels sont tes goûts dans ce domaine et que penses-tu de la scène locale actuelle?
TM:
J’écoute plusieurs styles musicaux. D’Al Green à Ride. De Minor Threat à Neko Case. J’aime la musique qui me fait bouger. Je ne me mettrai certainement pas à placer des barrières et me limiter dans ce que j’écoute.

En ce qui concerne la scène rock locale, c’est vraiment fantastique. Montréal est un merveilleux endroit pour la musique présentement. La scène musicale explose de talents et je me sens privilégiée de faire partie de cet environnement particulièrement fort sur le plan créatif. C’est également très inspirant de voir ses amis réussir dans un domaine qui les passionne.

Plusieurs artistes commencent leur carrière parce qu’ils étaient, à la base, des groupies. Ils se sont liés d’amitié avec des groupes pour se créer des contacts et les choses ont démarré par la suite. C’est ton cas?
TM:
Non. Pas du tout. Les personnes que je connais et qui sont impliquées sur le plan des arts et du design dans le domaine musical font généralement partie de cette «communauté» dès le départ. Une carrière comme la mienne prend ses racines avec un intérêt de vouloir faire partie de cette scène musicale. Si l’intérêt y est, on finit un jour ou l’autre par travailler en collaboration avec des musiciens. Lorsque je pense aux groupies, j’ai tendance à penser à des personnes qui sont obsédées ou carrément amoureuses avec des musiciens (rires), mais qui n’ont rien à voir avec le processus créatif en tant que tel.

Tu t’es occupée de la pochette du premier album d’Arcade Fire, Funeral. Quelle est la petite histoire derrière cette pochette? Le groupe t’a donné des indications ou tu avais carte blanche pour faire ce que tu voulais?
TM:
J’ai travaillé de près avec Win Butler et Régine Chassagne pour ce qui est du concept. Ils m’ont donné un aperçu de ce qu’ils recherchaient. (rires) Ils sont arrivés avec des certificats de mariage et de mort et différentes images qu’ils désiraient incorporer à l’œuvre. En fin de compte, j’ai eu une liberté créatrice totale afin de produire quelque chose qui, esthétiquement, était un complément de leur son.

Comment es-tu arrivée avec cette idée de la plume et de la main?
TM:
La première fois que j’ai écouté l’album, je m’en souviens très bien, une narration visuelle est apparue dans ma tête. Très clairement. C’était, en réalité, très facile.

Tu es une amie proche du groupe?
TM:
Oui. Je suis présentement en tournée avec le groupe!

Que penses-tu du succès critique et public que remporte l’album un peu partout dans le monde?
TM:
Je considère que le succès critique est entièrement mérité. Ils sont tellement sincères dans ce qu’ils font et, à mes yeux, ils sont véritablement un groupe phénoménal qui travaille très fort. Alors, il est évident que lorsque le travail y est, l’attention viendra rapidement.

Apparemment, tu es aussi amie avec Julien Mineau de Malajube. Quel était le concept derrière la pochette du premier album de Malajube, Le compte complet?
TM:
Je te dirai ceci. L’idée derrière n’importe quelle pochette d’album est de créer un imaginaire qui complémente la musique contenue sur le disque d’aluminium. Ici, le concept était de créer quelque chose d’un peu plus gamin et fou, comme l’esprit de leurs chansons. J’étais attirée par l’idée d’un groupe de cobras parce que je pouvais voir la même sorte de dynamique à l’intérieur de leurs compositions.

Quelle est ta pochette de disque préférée, toutes catégories confondues?
TM:
Le travail qu’a fait Peter Saville avec Joy Division et New Order a complètement changé la façon dont je regarde les pochettes de disque. Led Zeppelin a aussi quelques pochettes formidables. Et tous les albums sortis sous l’étiquette Constellation sont toujours très tactiles et beaux, et cet aspect m’attire énormément. Plus que la majorité des pochettes que j’ai vues.

Tu as d’autres talents cachés à part pour le dessin, la peinture et le graphisme?
TM:
Disons que je suis une pas pire chef cuisinière. (rires)

Tu peux nous parler de tes prochains projets?
TM:
Je travaille présentement sur un projet de livre intitulé Momento Mori avec une écrivaine d’ici qui s’appelle Michelle Sterling. Elle écrit une suite de courtes histoires basées vaguement sur le thème de la mémoire et je me charge d’illustrer le tout. Le résultat final ressemblera sans doute à une espèce de roman illustré. Récemment, on a exposé mes oeuvres à la Pharmacie Esperanza avec l’artiste de Vancouver Luke Ramsey.

Tu es présentement en tournée avec Arcade Fire, qui connaît un important succès un peu partout dans le monde. Une carrière à l’échelle internationale, c’est quelque chose qui t’intéresserait?
TM:
Oui. La tournée m’a clairement fait prendre conscience que je désire commencer à me bâtir un style de vie similaire, mais à travers les arts et le design. Je désire continuer à mon compte, mais je suis beaucoup plus intéressée à collaborer avec d’autres artistes dans différentes villes de la planète. Disons que c’est bien parti!

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