Trêve d’émoticônes

Numéro 199

10 au 23 décembre 2010

Un texte de
Catherine Bélanger

Publié le 10 décembre 2010 dans
Chroniques, P45 a testé pour vous

«Parce qu’avant les émoticônes, il y avait les mots.» – Francine Raymond (ou pas)

On dit qu’elles représentent des visages. Peut-être. Mais des visages humains? Assurément pas. Puis quand les téléphones et autres outils de communication les colorent en jaune et les rendent toutes rondes, c’est pire encore. Comme je n’aime pas qu’on m’imagine jaune et ronde, j’ai décidé de rayer les émoticônes de ma vie. Un mois à la fois. P45 a testé pour vous: un mois sans émoticônes.

Comment traduire en mots un clin d’œil? Comment expliquer qu’une blague en est une sans sortir la langue de côté? Ce mois m’a permis de répondre à ces questions, mais il m’a surtout permis de découvrir la face cachée des émoticônes.

Petite liste dressée par une fille née après leur invention

1. Les émoticônes permettent de manifester un mécontentement sans devoir s’expliquer.

Dans le cas qui suit, où le rédacteur en chef de P45 me demande de retravailler la première version d’un GIF animé, j’aurais aimé simplement répondre: «OK :(»
Qui, en gros, aurait voulu dire: «Je n’ai pas envie de le refaire. Ça m’a pris du temps, et je n’en ai plus tant à mettre là-dessus.»
Puis, mon interlocuteur aurait probablement répondu: «Ben, c’est correct, dans le fond, c’est drôle comme ça.»

Finalement, ça a donné ça.

2. Les émoticônes permettent de répondre sans mots quand on n’a rien à dire.

Que répond-on à un: «Tu me manques» si l’autre ne nous manque pas vraiment, mais que ça nous flatte? On répond un: «T’es fin», «Merci» ou encore «T’es cute»? Non. On répond une belle émoticône. On a le choix, le visage rouge gêné, le clin d’œil ou le sourire classique. On évite les malaises. Tout le monde est content.

3. Ne pas utiliser d’émoticônes rend plus drabe (on m’a même dit frette, voire aride).

Grande adepte du sarcasme, j’ai, à plusieurs reprises au cours de ce mois de sevrage, dû effacer des blagues entamées, car sans le clin d’œil, ça a l’air bête.

4. Les émoticônes permettent d’échapper à des conversations sérieuses.

Une de mes émoticônes préférées, :S, est une réponse rapide et simple. Les émoticônes permettent la parade. Sans leur aide, force est de préciser en mots une position qui est parfois floue.

Ce que j’aurais répondu:

Ce que j’ai répondu:

5. Sans les émoticônes, le quiproquo est plus fréquent.

Un ami m’invite à manger chez lui.

Je n’ai pas compté le nombre d’amis Facebook perdus au cours de cette expérience, mais ils sont peut-être plus nombreux que je le crois.

6. Les points de suspension remplissent parfois la même fonction que les émoticônes.

7. Un lien peut être établi entre l’apparition de la tendinite et le sevrage d’émoticônes.

Une image vaut 1000 mots. Si je ne mets pas d’émoticônes dans mes textos, mes tendons souffrent.

8. Les émoticônes sont reines sur Twitter.

:( = 2 caractères
Je suis triste. = 15 caractères

9. L’absence d’émoticône permet de raffiner son style.

Avant l’apparition des émoticônes, les gens arrivaient tout de même à communiquer leurs émotions dans leurs correspondances. La justesse des termes utilisés enrichit les écrits et précise la pensée. J’ai souvent pleuré en lisant des mots, jamais en voyant un :(. Aurait-on publié les correspondances de Pauline Julien et Gérald Godin si elles avaient été ponctuées de ;), :/, :D et o_O? Peut-être. Mais peut-être pas.

10. Se défaire des émoticônes, c’est un apprentissage.

Ouais. Mission accomplie. Tape là! o/\o

Faits divers et liens

  • 1 – Une émoticône, ça ne se google pas.
  • 2 – L’Office québécois de la langue française a opté pour le terme «binette», mettant au rancart: «émoticône», «souriant», «souriard», «frimousse», «trombine», «tronche», «bouille» et «bonhomme sourire».
  • 3 – Ma liste de référence des émoticônes.

Ce texte a été écrit grâce à la précieuse aide de Miguel Tremblay et Luc Dupéré, deux amis qui ont participé, malgré eux, à mon mois sans émoticônes.


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2 commentaires
  1. Aurélien BERNARD says:

    Bravo Catherine pour cet essai (réussi ?) de sevrage.

    Le confortable flou sémantique des binettes est un appauvrissement certain de notre vocabulaire.

    Que voulez-vous, l’humain n’avance que guidé par sa flemme.

    Je suis ravi de constater qu’il y a des résistants.

    Encore bravo,
    Encore merci.

  2. mjack says:

    Tsé les émoticônes, faut juste pas commencer. je les ai toujours trouvées un peu débiles et je m’en sors bien sans elles.
    Faut dire que j’ai juste 460 amis facebook et la moitié ont tellement changé de nom souvent que je ne sais même plus qui ils sont dans la ‘vraie’ vie

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