U2: beaucoup de bruit… pour si peu

Numéro 24

3 décembre 2004 au 3 février 2005

Un texte de
Stéphane Martel

Publié le 3 décembre 2004 dans
Culture, Musique

p_idees_1204.gifBon, c’est assez. Mettons les choses au clair une fois pour toutes: le mois dernier, U2 n’a pas accouché d’un chef d’œuvre avec How to Dismantle An Aatomic Bomb.

Presque un an avant sa sortie, on entendait déjà les rumeurs les plus folles. Les gars étaient fiers du travail accompli. Même le gérant multimillionnaire y allait d’une petite tape dans le dos de ses protégés. «Allez! Bon travail les gars!» On est confiant. Confiant de remplir de nouveau les stades de baseball. Confiant de conserver son trône du meilleur groupe anglophône de l’univers.

Depuis sa parution, fin novembre, les médias ne cessent d’encenser cette «huitième merveille du monde.» D’après certains experts en la matière, cet objet «impressionnant» et «tant attendu» changera le cours de la petite histoire du rock. Le Journal de Montréal titrait sa page frontispice du 23 novembre dernier avec «Encore meilleur!»; Canoe en beurre aussi épais: «10 étoiles (…) Un classique!»

Le Los Angeles Times, quant à lui, déclare « Explore des thèmes avec une grâce indélébile. Parfait! » puis le E! Online n’hésite pas à qualifier la galette d’«œuvre de génie.» Et ce n’est pas tout. Même le Rolling Stone version U.S.A. sort ses violons avec: «De la musique grandiose venant d’hommes grandioses.»

Modérons un peu nos ardeurs s’il vous plaît. Serait-il exagéré d’affirmer que ce retour des braves irlandais est le hype le plus injustifié de l’année? Certainement pas.

1.

Primo. Rendons-nous à l’évidence, Bono n’a plus de voix depuis le début des années 90. Ses vieux boyaux usés n’ont ni la justesse, ni la puissance d’antan. C’était pathétique à entendre sur Wild honey et le reste d’All that you can’t leave behind il y a quatre ans et ça ne s’améliore guère sur cette nouvelle parution. Étonnant de constater que cette voix, autrefois passionnée et vibrante, aujourd’hui éraillée, nasillarde et quasi éteinte, soit une fois de plus mise en avant-plan au mixage. Discutable choix.

2.

Discutable aussi ce choix de réalisateur. Mais après tout, on souhaitait un son «retour aux sources», alors on est allé chercher celui qui s’avérait le choix logique: Steve Lillywhite, vénéré maître des premiers enregistrements du célèbre quatuor. Et on invite ses vieux potes Eno, Lanois, Flood et Nellee Hooper pour quelques notes, question de montrer qu’on est toujours en bons termes. Pas de chicane dans la cabane. Pas bêtes tout de même ces riches irlandais.

3.

Aussi pertinente et inspirée que Joshua Tree cette «bombe»? Aussi surprenante, osée et émotivement puissante qu’Achtung Baby? Aussi rageuse et dénonciatrice que War? Aussi aventureuse et expérimentale que Pop? Niet. On se contente d’empiler ballades mid tempo par-dessus ballades mid tempo en prenant soin d’inclure quelques gros rock conservateurs FM bien chromés.

4.

Aussi affamés qu’à l’époque Joshua Tree la bande à Bono? Please…

5.

Ne serait-il pas temps que The Edge s’achète une nouvelle guitare ou encore quelques pédales à effets? Cette même sonorité depuis plus de 20 ans commence sérieusement à sentir le réchauffé. Ou plutôt le brûlé.

6.

Avait-on vraiment besoin d’une énième chanson à la thématique «Paix et Amour»? Cette fois-ci, elle s’appelle Love & Peace Or Else et elle ne propose rien de bien nouveau dans le paysage U2.

7.

Contents de leur statut de dinosaures du rock capables de remplir les stades avec leur réputation, les rockeurs vieillissants ont bien appris leur leçon. On a constaté l’échec commercial à l’échelle mondiale qu’a été Pop, sans doute leur œuvre la plus audacieuse en carrière. Confortablement assis sur cette réputation de légende vivante, on ne prend plus de risque. On la joue safe, comme on dit. On veut plaire au plus grand nombre possible. Révolutionnaire U2 en 2004? Come on.

8.

On imagine déjà Bono portant ses pantalons serrés chanter City Of Blinding Lights à Boston, Tokyo, Sydney, Mexico, Montréal. Pièce écrite spécifiquement en pensant aux futurs spectacles? Sans l’ombre d’un doute. Parfois, on cache bien son jeu en écrivant une chanson de la sorte mais dans ce cas-ci, c’est tellement flagrant que c’en est presque honteux.

9.

Ce fameux vol de maquettes en plein cœur de l’été sent le coup monté à plein nez. J’imagine Paul Guinness dans son bureau: «Pourquoi ne pas faire parler un peu de nous, question de préparer le momentum quelques mois avant la sortie du disque? Quatre ans, c’est long. Il ne faut pas que le public nous oublie. Faut faire parler de nous à tout prix!»

10.

Jusqu’à tout récemment, on ne pouvait pas zapper sans tomber à coup sûr sur un infâme commercial d’Ipod, au son du succès Vertigo. Ah! Et tiens donc, drôle de hasard. Le coffret de 400 chansons voit le jour en même temps que le disque! Politique U2? Plutôt de savants businessmen.

Machine à gros hits radio, cette Atomic Bomb? Peut-être. Meilleure galette à vie du quatuor irlandais? Ben voyons donc. Bon petit disque conservateur, linéaire, parfois redondant aux sonorités familières incluant ses moments de grâce mais aussi de véritables faiblesses? Affirmatif. Il n’est même pas exagéré d’affirmer que la bombe atomique tant attendue ressemble parfois à un vrai pétard mouillé.


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