Une lettre ouverte aux leaders du Québec

Numéro 207

13 mai au 7 juin 2011

Un texte de
Alexandre Paré

Publié le 13 mai 2011 dans
Idées, Société

C’est l’histoire d’une lettre que je ne savais plus à qui adresser. Vers qui se tourne-t-on quand on constate que le pilote automatique nous mène, depuis trop longtemps, bien loin de la ville dont on a tant rêvé, bien loin du pays qu’on nous avait promis?

En tant que jeune professionnel de l’urbanisme, voir ma carrière s’amorcer dans le domaine qui me passionne devrait me remplir d’espoir. Mes réflexions et mes attentes devraient être nourries d’optimisme. J’ai plutôt l’impression que mon avenir sera constitué d’occasions ratées, de regrets attendus et d’excès de vœux pieux.

À qui donc s’adresse-t-on quand on en a marre d’un présent inachevé?

Au maire de mon arrondissement, Luc Ferrandez, pour qui j’ai voté?

Un homme avec qui je partage plusieurs idées et qui semble généralement mû par des objectifs louables, mais qui confond souvent entêtement et leadership.

Un politicien séduisant, au fond, parce qu’il prétend n’avoir aucune ambition politique, pour qui l’avenir se limite à celui d’un mandat unique. Un maire qui, en fait, dirige l’un des arrondissements les plus difficiles à diriger à Montréal et qui ne dispose que de très peu d’outils pour le faire. Un maire qui, même s’il voulait lancer son arrondissement sur les traces d’un avenir cohérent, n’y arriverait pas parce que la mégastructure administrative de la ville fragmente les moyens d’interventions dont l’arrondissement devrait disposer pour le faire.

Au maire de la ville, Gérald Tremblay, pour qui je n’ai pas voté?

Un homme qui, à la fin de son troisième et dernier mandat, n’aura jamais réussi à articuler de vision autour de laquelle les Montréalais peuvent se rassembler.

Un maire dont l’héritage principal se limitera sans doute à un Quartier des spectacles inachevé, fragmenté et généralement dédié à la promotion de quelques entreprises oeuvrant au sein d’une industrie culturelle d’arrière-garde plus ou moins rassurante.

Un maire à l’ambition politique phénoménale qui s’est la plupart du temps exprimée au détriment du développement cohérent de la ville qu’il doit diriger. Un maire pour qui les quartiers de la ville qu’il peine à gouverner ont une valeur marchande négociable et qui confond généralement entêtement partisan et leadership. En fin de compte, il est, lui aussi, à la tête d’une ville fragmentée, presque ingérable et en compétition directe avec des banlieues fusionnées et influentes.

Au ministre des Transports, Sam Hamad, qui est à la tête d’un ministère préhistorique ultra-puissant?

Un ministère qui refuse de devenir un leader influent dans le domaine du développement durable et qui se limite encore à une vision autoroutière du développement économique de Montréal.

Un ministre si influent qu’il dicte le développement ou la revitalisation territoriale de la Ville de Montréal selon des principes archaïques qui sont dénoncés tant par les dirigeants municipaux que par les citoyens et les professionnels de l’aménagement. Un homme qui ne saisit pas l’importance de se montrer rassurant, fort et déterminé devant le problème extraordinaire que pose le vieillissement du pont le plus fréquenté au pays.

Au premier ministre, Jean Charest, dont l’opportunisme électoral est directement responsable de la structure administrative qui immobilise Montréal depuis bientôt 10 ans?

Un premier ministre pour qui les allégations de corruption dans le monde municipal sont visiblement sans importance. Un homme qui n’a de charismatique que la capacité qu’il a de se tirer des scandales accumulés et qui n’a jamais su rallier les Québécois derrière une vision quelconque d’un avenir pour le Québec. Un homme qui n’a jamais su assumer son rôle de premier ministre avec l’humilité à laquelle on est en droit de s’attendre de la part d’un haut dirigeant.

À moi-même, alors, représentant parfait d’une génération désabusée qui carbure au cynisme et au pessimisme?

Moi-même, à qui je répète sans cesse: «Et toi, que fais-tu, qu’attends-tu?»

À moi, donc, qui, au fond, se voit bien mal prendre part au débat politique dans un contexte où le fond cède généralement sa place à la forme et où les idées perdent au change dans la marchandisation de la personnalité de ceux qui les défendent. Un contexte qui donne aux courses électorales des allures de concours de popularité auxquels je ne voudrais franchement pas participer.

Ne suis-je donc bon que pour montrer du doigt, critiquer sans jamais me mouiller, prendre position de façon détachée en 140 caractères? Ai-je raison d’être si découragé de ne pas pouvoir adresser cette lettre à ceux qui devraient la recevoir parce qu’ils donnent l’impression de n’être les responsables de rien du tout? Dois-je m’étonner de voir les gens, exaspérés de crier: «Inspirez-nous!», se retourner en marmonnant: «Je m’inspirerai moi-même…»?

C’est à ma nièce de 15 mois que je l’adresserai, cette lettre, finalement.

Pour lui dire que les leaders existent bel et bien, même si on n’a plus aujourd’hui que les boulevards et les aéroports pour nous le rappeler.

Lui dire qu’en fait, cette lettre, je l’ai écrite en pensant à elle et à son avenir, mais qu’elle est encore la dernière personne qui devrait avoir à y penser et qu’en attendant, on fait de notre mieux, j’imagine, même si on pourrait faire nettement mieux. Lui dire aussi que mon cynisme et mon pessimisme s’estompent de jour en jour depuis que je la connais, parce que ça serait drôlement con de les lui transmettre, et puis parce qu’elle ne me le pardonnerait jamais.

Alors voilà. Quand tu la liras, cette lettre, dans plusieurs années, j’espère que tu pourras me dire «Tu sais, t’avais tout faux. Y en a plein, des leaders, ici. C’était juste un mauvais moment à passer…»


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3 commentaires
  1. Je suis étonné qu’il n’y ait pas de commentaires sur au moins un point de mon texte pour lequel je m’attendais à ce qu’on me lance des tomates. J’ai dit quelque chose d’extrêmement lâche en affirmant que le contexte médiatique, en particulier, m’empêche (et certainement d’autres gens, d’ailleurs) de m’impliquer davantage dans le monde politique. C’est bien peu. À d’autres époques, et ailleurs dans le monde, c’est au péril de leur vie que s’impliquent les gens en politique.

  2. BenBenBen says:

    Les “si” mangent les “rait” (avant dernier paragraphe)

    Sinon, excellent papier! +1

  3. Toi aussi, tu as déjà été le neveu de 15 mois de quelqu’un.

    La génération de demain d’hier, c’est celle d’aujourd’hui.

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