Vagnessa

Numéro 169

20 au 26 novembre 2009

Un texte de
Camille DT

Publié le 20 novembre 2009 dans
Fiction, Les rendez-vous manqués

Vagnessa

Je vais m’enfermer dans la salle de bain des filles, celle qui sent le parfum cheap et le moton. J’ai une amie, une vraie conne…

J’utilise le terme «amie», mais en fait, je la déteste. On s’est rencontrées lors de ma première session au cégep, elle arrivait de Rouyn avec son accent de Ford F-150 et son accoutrement de Civic montée. En pensant à ça, je me demande pourquoi on s’entendait aussi bien. J’avoue, je me suis toujours mieux entendue avec les filles un peu moins belles que moi. Je sais, c’est honteux, mais je suis certaine de ne pas être la seule. Mes bonnes amies sont laides, soit, mais elles l’ont toujours été. Je ne les ai pas choisies pour cette raison. Je leur parlerais probablement encore même si elles avaient bien vieilli, probablement…

Au début, elle et moi étions souvent ensemble. Comme nous demeurions tout près et que nous avions beaucoup de cours en commun, nous passions nos lundis et mercredis à faire des travaux au café du coin. Elle était cheap, elle sortait sur Crescent avec les filles de sa job et magasinait au rabais sur St-Hubert. C’est d’ailleurs là qu’elle avait pris son chandail Ghanel fétiche.

Mis à part le polyester et les sex on the beach, je l’adorais. Elle me racontait toujours des histoires grotesques avec son sens de l’humour douteux et sa parlure de mécanicien. Elle avait un don pour toujours se mettre les pieds dans les plats et s’en donnait à cœur joie de tout tourner à la blague. Le fait qu’elle m’adulait ne faisait pas de tort non plus.

À force de faire du 8 à 5 deux jours par semaine, nous en sommes venues à aller prendre des verres ensemble et à nous faire des soupers dans mon minuscule 2 ½. Peu à peu, elle laissait tomber le Baby Phat et les bottes blanches. J’aurais dû comprendre, il était pourtant clair que ça se terminerait comme ça… Je devenais sa seule amie et, curieusement, je ne m’en faisais pas vraiment.

Elle s’était engueulée avec la gérante du magasin où elle travaillait pour je ne sais trop quelle raison et avait perdu, par le fait même, toutes ses compagnes de clubbing. Vanessa, c’est son nom, n’en avait apparemment rien à battre. Elle prétendait que, de toute façon, elle n’aimait pas vraiment les latinos et les pitounes de Brossard. Ouin, comme si…

En juillet, j’ai emménagé chez elle dans son un-peu-plus-gros 5 et demi. C’est là que tout a dégénéré. Je vous l’accorde, ce n’était probablement pas l’idée du siècle que d’aller rester avec une fille comme elle. Mes amis m’avaient pourtant prévenue que, comme Vanessa ne connaissait pas grand monde à Montréal, je serais prise à: a) la voir se morfondre le vendredi soir quand je sors; ou b) la traîner un peu partout question de ne pas avoir le remord de la laisser seule.

Comme j’agis habituellement dans mon seul et unique intérêt, je n’ai jamais envisagé la possibilité que ma fille de région devienne une corvée.

J’allais bien entendu boire un verre de temps à autre avec Vanessa, mais je ne l’avais jamais présentée à mes amis de fin de semaine. Ils en avaient tous entendu parler maintes fois, vu ma tendance moimoiïste, mais je tenais à garder un tant soit peu de mystère sur ce phénomène. Je m’appropriais parfois ses histoires, raison de plus pour protéger son anonymat.

Un soir de septembre, probablement fiévreuse, j’ai invité Vanessa à sortir avec nous. Je sortais de la douche et arrangeais mes cheveux en vue de me faire complimenter sur ma crinière fraichement trimée quand j’ai croisé son regard de bouledogue français dans le miroir. Je ne pouvais juste pas la laisser là, des plans pour qu’elle se ramasse une douzaine de chats et commence à collectionner des petites cuillères. J’ai donc sorti mon air de fille sympathique et lui ai proposé de sortir avec moi. J’ai quand même insisté pour qu’elle se change avant qu’on parte…

Je m’en suis rapidement voulu de m’être magasiné une place au ciel lorsque j’ai vu de quoi pouvait avoir l’air ma «protégée» sans le fond de teint pour brésilienne et la coupe vagin. Si elle restait silencieuse, elle pouvait facilement passer pour une de ces chanteuses norvégiennes. Celles qui gloussent 3-4 mots sur un fond de tambourin et qui font un malheur grâce à leur beau suit.

J’ai au moins eu le temps d’un trajet de taxi pour penser aux artistes trash à citer et aux expos berlinoises à critiquer afin de ne pas perdre la face devant le fruit de mon makeover digne de MTV.

Lorsque nous sommes entrées, malaise, il n’y en avait que pour elle. Tous se pâmaient devant MON veston à paillettes et MES souliers verts. Personne n’a remarqué ma nouvelle coupe de cheveux. Même mon copain a pogné le fix sur ses beaux grands seins bleus. Ils se demandent tous pourquoi je ne leur avais pas présenté Vanessa plus tôt, elle est TELLEMENT drôle.

Je vais m’enfermer dans la salle de bain des filles, celle qui sent le parfum cheap et le moton. J’ai une amie, une vraie conne…


Collaborez, vous aussi, au magazine P45, ou envoyez-nous vos idées pour les chroniques Approuvé-réprouvé ou encore P45 hebdo: courrier [à] p45.ca.

Discussion

Appréciations
Tweets
Sans commentaire
  1. spg says:

    j’aime quand t’écris… anyway, je te le dis à chaque fois…

  2. Mère ciseau says:

    Je t’avais avertie… Ta bonté va te perdre!

  3. clara says:

    fort

  4. xkr says:

    Moimaoïste…

  5. valouchka says:

    bonne histoire!

Commenter