Napster. Sept lettres. Un mot symbolisant la gratuité musicale. Pour certains un débat qui ne fait que commencer. Pour d’autres une lutte à finir.
Depuis l’apparition du fameux logiciel de partage de fichiers MP3 (et des imitateurs qui ont suivi), le débat concernant la gratuité est devenu sous-jacent à toute discussion sur l’état de la musique. Les problèmes soulevés par cette question font frémir les artiste et grandes étiquettes de disques, qui craignent comme la peste bubonique l’avènement d’une musique libre et gratuite.
Est-ce toutefois l’opinion de tous les musiciens? Sont-ils vraiment désavantagés par un système de file-sharing qui fait circuler leurs pièces à travers le monde? Se pourrait-il que la libre circulation de MP3 facilite la carrière de certains artistes?
Oui: l’échange de fichiers est un outil de libération des auteurs et compositeurs. Lorsqu’on constate avec quelle vigueur les majors se débattent pour écraser les systèmes de libre distribution de musique, il y a de quoi questionner si ce n’est pas le cri et les soubresauts d’un animal à l’abattoir. Dans ce texte, je vous expose ma vision d’une musicale libre de l’industrie musicale et de tous ses intermédiaires assoiffés de fric et de glamour.
Qu’ont à gagner les majors en écrasant le libre partage de fichiers MP3?
Très simple. La préservation de l’hégémonie de leur système de distribution et de diffusion. Le consommateur (dans l’œil des majors, l’amateur de musique n’existe pas – c’est un consommateur de disques compacts) doit s’intéresser à ce qu’on veut lui vendre. Ce qu’on veut lui vendre c’est ce qui rapporte le plus. Ce qui rapporte le plus, c’est de vendre la même chose souvent.
Dans la logique des majors, vendre cinq millions de copies du dernier disque de Britney Spears est avantageux car cela permet:
- d’amortir les coûts de production sur plus d’unités
- de limiter les coûts publicitaires à un seul «produit»
- de concentrer les efforts de marketing sur une seule image
Plus une compagnie pousse d’artistes, plus ça lui coûte cher. Plus cher, moins de profits. Moins de profits, plus d’actionnaires non satisfaits. Plus d’actionnaires… bon, vous voyez le topo.
La dernière chose que ces compagnies veulent, c’est que les consommateurs se mettent à agir en amateurs; c’est à dire qu’ils s’ouvrent l’esprit et se montrent curieux à l’égard de la musique.
Pour les majors, un individu qui se met à surfer, à télécharger des fichiers et à chercher de la musique par lui-même court la chance de se dissocier du réseau de diffusion de l’industrie du disque (principalement la radiodiffusion, de plus en plus contrôlée par Clear Channel, qui est maintenant associée au Groupe Gillette – c’est à dire DKD, House of Blues et Greenland, ici à Montréal) et de faire des découvertes.
Horreur! Les découvertes sont ce que l’on craint le plus, dans l’industrie du disque. Notez bien le vocabulaire: industrie du disque et non industrie musicale. La musique n’est pour eux qu’un véhicule permettant de vendre des disques. Les contrats qu’ils ont avec leurs artistes (souvent malhonnêtes et dont on n’entrera pas dans les détails) sont, grosso modo: on dépense plein de fric pour te rendre populaire, tu nous fais vendre beaucoup de CD, on te donne une fraction du bidou généré par les ventes de disque et tu fais ce que tu veux de ta popularité (comme faire des tournées et vendre des t-shirts, souvent plus payant pour ces artistes que de vendre des disques).
L’industrie du disque dépend de l’ignorance des consommateurs pour vendre ses disques. Si les consommateurs deviennent informés et se métamorphosent en amateurs, l’industrie du disque se porte mal. Chaque dollar qu’un amateur commet à une dépense d’ordre musical ailleurs que chez un major engendre le risque que l’amateur fasse d’autres découvertes qui coûtent cher aux majors. La préservation du statu quo en ce qui a trait à la distribution et la diffusion de musique est primordiale au maintient des profits.
Donc les artistes indépendants sont avantagés par le partage de fichiers?
Tout à fait! Étant donné que la plupart des artistes indépendants ne profitent pas des réseaux de diffusion des majors c’est tout à leur avantage que leur musique se distribue sur Internet. Ian McKaye (guitariste/chanteur de Fugazi) et Conchita Kirschner (la charmante Princess Superstar), tous deux propriétaires de compagnies de disque (Dischord et Corrupt Conglomerate), ont déclaré en entrevue que Napster les avaient aidés à diffuser leur musique et celle de leurs artistes. Si Napster a généré des ventes pour ces individus et leurs étiquettes, alors il est évident que les majors avaient tout intérêt à écraser Napster le plus rapidement possible.
Les artistes indépendants ont vite compris que plus il y a de gens qui entendent leur musique, plus il y a de chances qu’il y aura des gens présents à leurs concerts. La tradition en musique indépendante est de traîner quelques caisses de disques en tournée et de les vendre aux concerts. En général, la distribution de petites étiquettes est ardue et la disponibilité de la musique dépend plus souvent qu’autrement de la finesse d’oreille des petits disquaires.
Donc plus de gens entendent les MP3, plus il y a de gens aux concerts, plus il y a de possibilités de vendre des disques. 1 + 1 = 2.
Mais il y a des gens qui se brûlent des CD et n’achètent absolument aucun disque!
C’est vrai et c’est ici que commence cet article pour vrai. Il est de mon avis que nous assistons au début de la fin de l’industrie du disque. N’ayez crainte, chers collectionneurs, je suis confiant que l’industrie saura se relever de quelques crises encore; soit en fusionnant, comme on vient de voir entre BMG et Sony (et ils n’étaient plus que quatre…), soit en restructurant leurs corporations.
Je crois toutefois que nous contemplons en ce moment le retour des troubadours. Ces joyeux lurons des temps moyenâgeux, qui allaient de village en village en chantant leur turluttes pour divertir les gens, représentent bien des choses.
Premièrement, une tradition orale en musique, s’enseignant les chansons de génération en génération, préservant le patrimoine musical à une époque où il était impossible de documenter le son. Chaque troubadour connaissait un répertoire différent, qu’il échangeait avec les autres, en plus de composer de nouvelles chansons.
Deuxièmement, la liberté du musicien. Depuis des lustres, les musiciens sont des valets, soit de la monarchie ou de l’église, ou encore de la bourgeoisie ou des maîtres corporatistes comme c’est le cas aujourd’hui. Le troubadour, qui vivait en tournée, était un musicien libre dont la richesse était la capacité à offrir la musique en spectacle aux gens.
Ces deux éléments sont centraux à ce qui se passe aujourd’hui. Si on regarde les DJ techno, leur travail, s’il ne s’agit pas d’une tradition orale proprement dite, est indéniablement une tradition aurale. Le DJ possède dans sa boîte de disque un répertoire de pièces rares. Pressées sur vinyle en quantités limités, disponibles dans des boutiques spécialisés, souvent n’existant pas sur CD ou sur KaZaa en MP3. Musique rare, répertoire unique.
Quelques fois, après un certain temps, un DJ va composer de la musique, créer un répertoire encore plus unique. Cette musique, il la pressera sur vinyle, l’offrira à d’autres DJ qui lui rendront la pareille. Pour l’amateur dans ces soirées techno, une tradition aurale rare. Musique entendue, mais difficile à acquérir.
En fait, certain réalisateurs de musique techno considèrent leur musique comme des outils à DJ (DJ tools), plutôt que de la musique à être «consommée» sur CD. De fait, les droits exigés pour mettre une pièce sur un CD mixé peuvent être beaucoup plus payants que les recettes générées par les ventes de vinyles, dont les coût de production sont quatre ou cinq fois plus élevés que le coût de production d’un CD.
Les danseurs préfèrent un DJ à un autre pour le «son» qu’il joue, pour son répertoire. Les réalisateur de musique techno et les DJ vivent une symbiose où ce dernier contribue à diffuser la musique, et le nom, du premier et celui-ci contribue à enrichir le répertoire du DJ.
Pour les groupes rock, c’est encore plus simple: ils font plus de fric en tournée. C’est un fait. Nomeansno, band punk de la vieille garde de Vancouver, ne vend pas plus de 10 000 unités de chaque album, selon une entrevue donnée sur les ondes de Brave New Waves. Mais une tournée des festivals d’été en Europe permet aux membres du groupe de vivre pendant deux ans.
Faites le calcul. Disons qu’ils font 3$ par disque, ce qui serait une très bonne cote: 3$ x 10 000 = 30 000$. 30 000$ – 10 000$ (pour enregistrer le disque) = 20 000$. 20 000 / 3 (membres du groupe) = seulement 6 666$ par membre du groupe…
La réalité économique en musique indépendante en est déjà une de tournée: de quoi a-t-on à avoir peur? Je ne vous dis pas de ne plus acheter de disques, au contraire, il est important de soutenir et encourager les artistes que vous aimez. Je suis moi-même un collectionneur exaspérant, ma collection ne cesse de s’agrandir et mon bureau de rapetisser.
Ce que je dénonce, c’est l’hypocrisie d’une industrie qui essaie de consolider sa prise du sommeil sur la distribution et les consommateurs. Le tout à l’aide de ses pauvres petites starlette millionnaires, pour ne pas nommer Lars Ulrich, le batteur de Metalica. Des difficultés avec ta nouvelle Ferrari, mon ti-pit? Réveillez-vous, écoutez, l’univers regorge de musique.
Ça ne s’arrête pas à Britney Spears, Linkin Park, ni même au Strokes. Fouillez, n’ayez pas peur. Téléchargez des MP3, écoutez-les, allez voir des concerts de groupes que vous ne connaissez pas, et achetez leurs produits dérivés! La musique peut être gratuite à écouter, mais elle coûte cher à produire. Il faut savoir quand redonner aux artistes.
Yuani Fragata travaille pour l’émission Brave New Waves, à CBC Radio 2. Il collabore également à Bande à part, de la Première chaîne de Radio-Canada.
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