Vivre en ligne

Numéro 42

1er  juillet au 7 septembre 2006

Un texte de
Xavier K. Richard

Publié le 1 juillet 2006 dans
Culture, Médias

Vivre en ligne

Il y a clairement quelque chose d’ironique dans le fait de parler d’Internet ou des blogues… sur un blogue.

C’est cette impression de parler à un public d’initiés, comme si les blogues étaient encore une sorte de système de forums où seule une communauté restreinte d’internautes peut saisir de quoi il retourne.

Et pourtant non. Le blogue, on le sait, c’est un média comme un autre, une simple page Web dynamique et rétroactive, individuelle et universelle. Mais pour un Québec fragile médiatiquement, Internet, ça désigne surtout l’inconnu. C’est en même temps une mine à communautarismes voire, pour certains journalistes prêcheurs dont Franco Nuovo est peut-être la figure emblématique, en quelque sorte l’antithèse du service public et de l’information mainstream. C’est peut-être vrai. Mais la culture du Web 2.0, ça concerne qui, sinon ses utilisateurs? Eh ben tout le monde…

Une chose est sûre: pendant que la vie suit son cours, que les médias traditionnels définissent leurs nouveaux «rivaux» naturels, c’est toute une génération qui passe au Web, qui s’y consacre corps et âme, parce que c’est «naturel», que l’on y trouve des courroies identitaires, mais aussi parce que c’est désormais Internet qui comble nos multiples moments de solitude. Une culture nécessairement est en train de s’affirmer, un art de vivre en ligne, de vivre ailleurs

Fracture numérique

L’ailleurs, ça d’abord été ça, du texte, ou sinon de l’information. Puis l’expérience multimédia s’est peaufinée, et on en est là, à surveiller assidûment ses multiples «inbox», à échanger les fichiers, à collecter les infos qui nous attachent à la vie réelle, pour la comprendre, pour l’organiser et pour planifier nos sorties. Mais pour nous en distraire aussi.

Comme la distraction n’est jamais loin d’une expérience réelle, arrive subtilement le moment où tout passe par Internet, où les frontières tombent et où le vécu prend une autre signification. Ces cracks, on les nomme les geeks, une dénomination qui tend à s’élargir à tous ceux gèrent un blogue ou une page Myspace, bref, à des millions et des millions de personnes.

Des millions de personnes, et pourtant, une vie close, comme le disent les journalistes, qui appartient à Internet et très peu à la vie quotidienne, puisque Internet demeure privé, d’un usage restreint malgré sa popularité, individuel malgré les communautés qui se créent tous les jours. C’est le paradoxe des grands utilisateurs aujourd’hui: l’expérience Internet reste absente de la réalité, tout en continuant à l’influencer. Mais évidemment, ça peut juste changer.

Une culture Internet

La notoriété d’Internet, elle est d’abord culturelle. Les groupes de musique sont devenu de simples mp3 ou des pages Myspace, les œuvres cinématographiques, des vidéos sur YouTube, les photos, des sous-sous-pages sur Flickr, les individus, une somme d’identités virtuelles que l’on peut tagger, comparer, associer… La culture Internet, c’est l’époque où le Web est étroitement lié aux oeuvres culturelles, où il agit comme représentant officiel des petits et des grands, accessible 24 h sur 24 h.

Aujourd’hui, le Web 2.0 permet les conversations tout azimut, de faire des liens, inlassablement de faire des liens… Bref, tout un continuum relationnel s’est construit, surtout peuplé d’émotions (car sur Internet, tout commence à être filtré par des internautes qui commentent et analysent). Et impossible de faire machines arrière…

Mais à quel point la culture subit-elle les relents de la culture Internet? Probablement que répondre à la question «Est-ce branché parce que c’est bon, ou c’est bon parce c’est branché?» nous aiderait à y voir plus clair… Probablement les deux à la fois: une œuvre est particulièrement intéressante car à la fois bonne et branchée… Avec Internet et la «démocratisation» de la culture, désormais, ce sont toutes les oeuvres qui peuvent accéder à ce statut.

Car c’est l’éternelle question, qui sert de leitmotiv à tout un créneau commercial, laquelle interrogation est allègrement exploitée par les publicitaires. Et nous, public, en redemandons. L’être humain qui consomme des oeuvres culturelles surfe en effet sur le mythe, celui de l’avant-garde, du défrichage perpétuel, le mythe de la nouveauté quoi. Celui-ci aide beaucoup à ce que les conversations s’animent sur les blogues et que surgisse de nouvelles interactions, de nouveaux liens, de nouveaux échanges, qui modifient certainement notre conception de la connaissance…

Ma vie, ma liberté, mon espace

Avec Myspace.com, une nouvelle étape a été franchie dans l’imbrication de la culture Web dans la culture populaire. Je dis «populaire» car Internet est au Canada et au Québec spécialement bien implanté, ce qui fait que de parler de culture élitiste en parlant des internautes est une idée que l’on peut relativement minimiser…

Myspace, c’est une page Web personnelle, un blogue, une véritable plateforme d’échange régie autour d’un système communautaire où chacun peuvent devenir un membre de la communauté de l’autre, où des groupes de musique se mettent à exister sans davantage d’efforts, par exemple. Plus révolutionaire encore, Myspace fait exister des choses, là où d’abord il n’y avait rien.

Ce que nous disent les journalistes traditionnels québécois, c’est l’inverse. Si Internet ce n’est qu’une vitrine multimédia générant des buzz autour des œuvres culturelles, alors c’est le média roi et maître en matière de diffusion. Cependant, aujourd’hui encore, Internet représente le réel (ok, il y a un buzz, mais à propos de quoi?), sans pour autant être dans ce même réel.

Parce que notre expérience est toujours individuelle plutôt que collective (nous sommes toujours seul devant notre ordinateur, admettant que le réel est surtout collectif, de l’ordre du quotidien), parce qu’il préexiste toujours quelque chose avant sa représentation sur Internet, ou via Myspace par exemple.

Mais il suffit de passer du temps à lire plus sur Internet qu’ailleurs, de consommer et de diffuser de l’information, bref de vivre en ligne, pour se rendre compte que ça sera bientôt une conception d’Internet complètement désuète… On dit que la fiction dépasse parfois la réalité, mais Internet, si ça a fait partie un instant d’un univers fictif ou représentatif, ce ne l’est déjà plus. Vient un moment où échanger sur les oeuvres nous prend plus de temps que de les consommer proprement dit. Mais c’est peut-être qu’il faut être né avec Internet pour connaître. Ce qui n’est pas le cas de Franco Nuovo, par exemple.


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